• Crise du "capitalisme de dérégulation financière", Frédéric Lordon

     

    "Comme on se demande jusqu’où l’on tolérera les progressions de la captation actionnariale, il faut se demander jusqu’à quand nous sommes prêts à souffrir l’éternel retour de la crise des marchés."

    "La crise financière ouverte en 2007 exprime comme aucune autre avant elle les tendances profondes du régime d’accumulation en place depuis deux décennies ; 2) elle en révèle aussi les limites : que celles-ci soient atteintes pour de bon maintenant ou plus tard, c’est une question plus incertaine. Mais elles ont été montrées. La présente crise sera peut-être surmontée une fois de plus – non sans douleurs économiques réelles. Mais ce ne sera que partie remise."

    Pauvres socialistes : ne sachant pas vraiment, de l’idée triviale et molle « d’économie de marché » ou de l’idée précise et toxique « d’économie à déréglementation concurrentielle généralisée », laquelle ils épousaient vraiment, les voilà, par défaut, ralliant triomphalement un monde finissant. La logique voudrait qu’ils finissent avec lui."

    "Il est dans le fait que jamais un groupe d’intérêt aussi puissant que celui qui s’est constitué autour de la finance lato sensu ne renoncera de lui-même au moindre de ses privilèges, et que seuls peuvent le mettre à bas la force d’un mouvement insurrectionnel – puisqu’il est bien clair par ailleurs qu’aucun des partis de gouvernement nulle part n’a le réel désir de l’attaquer –, ou bien la puissance dévastatrice d’une catastrophe que son système aura lui-même engendré."


    3 textes (extraits) ci dessous :

    - Le commencement de la fin

      - Changement d’époque ?

    - La nouvelle pompe à phynance



    Le commencement de la fin, Août 2011 - Extrait.

    "Pareilles aux images aériennes du front de tsunami avançant inexorablement vers une côte japonaise dont le sort est scellé, le déploiement de la crise financière depuis trois ans donne une impression d’irrésistible fatalité, avec en prime cette sorte d’incrédulité un peu stupide de dirigeants qui croient encore pouvoir tout sauver quand tout est déjà compromis...

    Plus encore impliquées dans la détention de titres souverains qu’elles ne l’ont été dans les titres privés hypothécaires, un choc massif dans l’un puis l’autre compartiment menace de mettre à bas tout le système des institutions financières. A ceci près que la puissance publique qui était encore disponible pour ramasser les morceaux du premier accident sera par construction aux abonnés absents si le second vient à survenir – ce qu’il est en train de faire. (...)

    La Grèce, l’Irlande, le Portugal ont connu tour à tour ces enchaînements fatals par lesquels l’opinion financière transforme des situations parfaitement gérables en inextricables crises. Voilà maintenant que les Etats-Unis sont invités à prendre leur place dans la lessiveuse. Bien sûr, toutes choses égales par ailleurs, les taux étasuniens résisteront mieux et plus longtemps que les autres, car, par sa profondeur, ses volumes de transactions et sa liquidité, le marché des Treasuries reste le biotope de la finance mondiale. (...)

    Avec le concours des décideurs publics, incapables de penser autrement, la finance se trouve alors plongée dans une situation de parfait chaos cognitif en exigeant des politiques d’ajustement draconiennes, dont elle observe rapidement les effets désastreux (il n’aura pas fallu un an pour que le contresens soit avéré à propos du cas grec), à quoi elle réagit en exigeant d’approfondir cela-même qu’elle voit échouer ! Aussi les différents locuteurs autorisés de la finance demandent-ils tout et son contraire : ils veulent la rigueur sans faille mais exigent le redémarrage de la croissance. (...)

    Pour tous les remous survenus à la suite de la dégradation de la note étasunienne, il s’agirait de ne pas perdre de vue que, dans le paysage de la finance en implosion, la cause majeure demeure l’imbroglio européen. (...)

    La gestion européenne de la crise depuis mars 2010 fait un parcours à peu près sans faute. (...) Le pire vient sans doute de la position de la BCE. On lui devait déjà l’invraisemblable psychodrame qui a précédé le sommet de juillet, lorsqu’il s’est agi de décider d’un second paquet grec et qu’elle s’est opposée autant qu’elle l’a pu à toute formule d’implication des créanciers. On lui doit maintenant ses hésitations à endiguer l’extension de la crise souveraine à des débiteurs, l’Espagne et l’Italie, dont on est au moins bien certain qu’ils feront sauter tout le dispositif européen si jamais ils viennent à tomber. (...)

    Légèrement transpirants, les euro-réjouis, ceux-là mêmes qui ont répété pendant deux décennies que l’Europe n’avait rien de libéral, qu’elle était même le bouclier contre la mondialisation, que jamais main de l’homme n’avait produit construction institutionnelle si merveilleusement agencée, fondent leurs derniers espoirs d’éviter la ruine finale sur un miraculeux sursaut politique qui au tout dernier moment accoucherait enfin du « fédéralisme ». (...)

    Mais pour que le « saut fédéral » soit à la hauteur du problème, il faudrait bien davantage, et notamment une intégration si poussée qu’elle ne laisserait aux nations membres qu’une importance financière résiduelle, le poids relatif de l’Etat fédéral et des Etats fédérés basculant jusqu’à atteindre des proportions équivalentes à celle des Etats-Unis, ou de l’Espagne dans ses rapport avec ses régions. (...) Mais qui peut imaginer le surgissement d’un Etat fédéral européen pesant budgétairement autant que les Etats-membres réunis (comme aux Etats-Unis) avec tout ce qu’il appelle de progrès politiques ? (...) Ou, plus exactement, qui peut imaginer que ce qu’il faut bien nommer par son nom : un authentique processus constituant, puisse survenir avant que nous ne finissions au milieu des ruines fumantes ?

    Il faut s’y faire : les ruines fumantes, l’insuffisance générale des dynamiques politiques européennes, nous y conduit tout droit. Si l’Espagne et l’Italie basculent, adieu Berthe ! L’EFSF saute comme un bouchon de champagne, la spéculation se déchaîne contre toutes les dettes souveraines, plus aucun dispositif ne peut l’enrayer, une série de défauts importants devient quasi-certaine, les systèmes bancaires européens, puis étasunien, s’écroulent dans un fracas qui fera passer la chute de Lehman pour une animation d’ambiance. Rendu à cette extrémité, il n’y a plus qu’une voie de recours : on ne sortira de pareil effondrement que par une opération de création monétaire inouïe et tout ça se finira dans un océan de liquidités. (...)

    A ce moment précis, constatant l’apparition dans la zone euro d’une source de création monétaire anarchique, affranchie des règles du SEBC, donc susceptible de mélanger ses euros impurs aux euros purs (et par là de les corrompre), l’Allemagne considérera que le point de l’intolérable a été atteint et, faute d’avoir les moyens d’exclure le(s) contrevenant(s), jugera que sa propre conservation monétaire lui fait devoir de quitter les lieux. Fin du voyage pour l’euro, en tout cas dans sa forme originelle. (...)

    Mais l’essentiel est ailleurs : il est dans le fait que jamais un groupe d’intérêt aussi puissant que celui qui s’est constitué autour de la finance lato sensu ne renoncera de lui-même au moindre de ses privilèges, et que seuls peuvent le mettre à bas la force d’un mouvement insurrectionnel – puisqu’il est bien clair par ailleurs qu’aucun des partis de gouvernement nulle part n’a le réel désir de l’attaquer –, ou bien la puissance dévastatrice d’une catastrophe que son système aura lui-même engendré. A l’évidence, c’est cette dernière hypothèse qui tient la corde, et puisqu’elle déploie maintenant ses effets avec la force de fatalité du tsunami évoqué en ouverture, il ne reste plus qu’à attendre qu’elle accomplisse pleinement ses virtualités… pour en tirer le meilleur parti : reconstruire les institutions de la création monétaire souveraine, avec tout ce qu’elle suppose et de possibilités rouvertes et aussi de rigoureux encadrements; réinventer des structures bancaires qui à la fois échappent aux prises d’otage de la banque privée et dépassent la forme « nationalisation » vers un système socialisé du crédit ; réduire au minimum minimorum la structure des marchés de capitaux pour lui ôter tout pouvoir de nuisance et d’usurpation. Soit, sur les ruines, enfin tout rebâtir."

    Alors que la crise présente n’est que la répétition formelle d’une scène caractéristique de la déréglementation financière déjà expérimentée maintes fois depuis deux décennies, il devrait être parfaitement clair pour tout le monde que, sitôt les pertes digérées – il faudra certes encore quelques trimestres –, banques et fonds n’auront pas d’autre préoccupation que d’identifier le nouveau compartiment de marché susceptible de livrer le surplus désiré de rentabilité financière. Et le cycle apuration des pertes-bulle-krach repartira pour un tour…

    Cet éternel retour est suffisamment pénible pour qu’on se décide à y mettre un terme. Il est cependant assez évident que les indigents moyens déployés jusqu’à présent, essentiellement constitués de menaces verbales sans suite ou de supplications à la transparence qui n’engagent à rien, ont peu de chance d’y suffire… Or la crise des subprimes est, ou aura été d’une gravité qui devrait dissuader de feindre l’action une fois de plus, et convaincre d’agir vraiment. C’est-à-dire radicalement.

    Cette action radicale devrait être gouvernée par quatre principes fondamentaux – il ne devrait pas être trop difficile de voir en quoi ils rompent avec les stratégies du fil de l’eau suivies jusqu’ici. Elle pourrait prendre la forme plus précise de neuf propositions. Celles-ci revêtent nécessairement un caractère « technique » qui rend difficile de les exposer en peu d’espace. L’esquisse d’un « plan d’arraisonnement » qu’on va lire ici est tirée d’un ouvrage en préparation qui, la place y étant moins comptée, prendra le temps de rendre plus accessibles le fonctionnement des produits et des marchés financiers en cause. L’urgence commande cependant de mettre ces idées en circulation au plus vite, quelque imparfaites qu’elles soient, pour lancer à partir d’éléments substantiels et précis le débat collectif sur la re-réglementation avant que ne se referme cette exceptionnelle fenêtre d’opportunité par laquelle, à la faveur du spectacle de l’effondrement, il devient possible de dire ce qui était jusque là réputé « indicible » et de penser ce qui était décrété « impensable ». Cet empressement se paye au prix d’ellipses qui supposent implicitement connues certaines choses et peuvent rendre l’exposition incomplète et/ou peu accessible pour le non-spécialiste – en espérant que cet arbitrage entre urgence de l’intervention et clarté de la présentation soit au finale à peu près positif.

     


    Changement d’époque ? - Septembre 2008. Extrait.

    (...) 

    Du capitalisme des trente premières années du XXe siècle, à celui d’aujourd’hui, en passant par la période fordienne, c’est bien toujours de capitalisme qu’il est question, et pourtant de capitalismes à chaque fois différents. Que dire de sa configuration présente ? On pourrait être tenté de retenir l’hégémonie de la finance comme le plus saillant de ses caractères et, partant, comme sa « marque de fabrique » par excellence, la dimension qui exprime le plus complètement son identité véritable, et d’après laquelle elle devrait être nommée : capitalisme financiarisé. Ce ne serait sans doute pas faire fausse route, mais cependant oublier une partie de « l’histoire ». Loin d’exclure la finance, mais ne s’y limitant pas non plus, le principe structurant du capitalisme contemporain dans bon nombre de pays, c’est la déréglementation. Déréglementation générale du plus grand nombre de marchés possibles et sur la base internationale la plus élargie possible : voilà sans doute l’élément le plus caractéristique du capitalisme des trois dernières décennies – et incidemment une définition un peu plus analytique de ladite « mondialisation ».

    Aux marchés de capitaux qui donnent au principe de déréglementation son application la plus radicale, il ne faut donc pas oublier de joindre celle du marché du travail, ni surtout celle du marché des biens et services (auxquels on pourrait joindre les investissements directs), alias la concurrence. Il faudrait une discussion plus substantielle pour rétablir l’idée d’une sorte de hiérarchie des déréglementations, où la finance occupe une place de choix, et justifierait le nom, disgracieux mais analytiquement plus précis, de capitalisme de déréglementation à dominante financière. Mais l’essentiel ici est plutôt de voir quelles terribles complémentarités entretiennent concurrence et financiarisation, et comment celles-ci étaient vouées à s’exprimer dans les tendances générales de l’endettement privé… et à terme dans la crise des marchés de crédit. (...)

    (...) Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que dans la quasi-totalité des grands pays industrialisés, le « swing » de la part des profits dans le revenu national ait fait plus que compenser ses reculs des années 1970, et que celle-ci se maintienne durablement à des niveaux très élevés – quand elle ne continue pas de croître. Pas plus surprenante la réfraction intrasalariale de ces pressions constantes, sous la forme d’inégalités polarisées comme on n’en avait pas vu depuis le début du XXe siècle – ceci dit à l’usage de tous ceux qui n’ont rien de plus pressé que de figurer les « avancées » néolibérales sous l’espèce du progrès historique. (...)

     

    La demande perfusée au crédit

    Pour tous ses efforts à pressurer le salaire, le capitalisme déréglementé ne résout qu’imparfaitement ses problèmes : il faut bien des débouchés pour le tas croissant des marchandises produites à bas coût. Or, contradiction déjà vue par Marx et Keynes en leur temps, le salaire, sans doute coût de production, est également le facteur de solvabilisation de la demande. La consommation, en France ou aux Etats-Unis, fait approximativement 70% du PIB, c’est-à-dire 70% de débouché potentiel pour la production totale – difficile de faire l’impasse dessus. Gagner d’un côté, c’est donc perdre de l’autre. Dans le droit fil de sa logique d’ensemble le capitalisme déréglementé propose « ses » solutions. D’abord l’allongement de la durée du travail : si un seul emploi ne vous permet pas de vivre, prenez en un deuxième, et s’il le faut un troisième – on aura reconnu dans le « travailler plus pour gagner plus » l’émulation bien française d’une formule en vigueur depuis longtemps aux Etats-Unis, un « rattrapage » de plus.

    Mais les journées n’ayant que 24 heures et les limites en cette matière étant vite atteintes, la véritable parade au défaut de consommation intrinsèque au régime de déréglementation générale s’impose comme une évidence : l’endettement ! Si le pouvoir d’achat des ménages stagne ou régresse, mais que le capital réclame malgré tout des débouchés intérieurs, quoi de plus logique que d’étendre par le crédit la capacité de dépense des salariés au-delà de leur revenu ? On ne s’étonnera pas qu’aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, qui ont quelques longueurs « d’avance » dans cette pente, le taux d’endettement des ménages par rapport à leur revenu disponible soit respectivement de 120% et 140%... Le président Sarkozy se flatte qu’il n’en soit pas ainsi en France. Mais tout ce qu’il fait y mène, ou plutôt y mène encore plus vite, car ce taux, de 68% en 2006, explose littéralement depuis dix ans, date d’installation dans un régime de « mondialisation franche », qui trouve ici un de ses symptômes les plus caractéristiques. (...) 

    Une crise structurelle du régime d’accumulation étasunien ?

    Mais qu’aurait été la croissance étasunienne sans ces excès ? Et a contrario que va-t-elle devenir maintenant qu’ils ont crevé ? Poser la question c’est y répondre. Là où, normalement, une croissance soutenable procède pour l’essentiel du bouclage du circuit production-revenu-demande, le soutien de la croissance étasunienne est venu pour la plus grande part de « l’extérieur » – déficit budgétaire et crédit. Incidemment, tous ceux qui, après avoir encensé Alan Greenspan pendant ses années de gloire, crient maintenant haro sur le baudet et le désignent comme fauteur de tous les maux étasuniens, oublient un peu vite que sa politique monétaire n’aura fait que se montrer fonctionnellement adéquate aux réquisits du capitalisme déréglementé. Eût-il, à structures invariantes, conduit une autre politique, jamais la croissance étasunienne n’aurait été pareille. On ne devrait d’ailleurs pas tarder à s’apercevoir qu’une fois asséché, le carburant du crédit va beaucoup manquer… Car l’évaporation est en cours. (...)

    À voir l’ampleur du levier offert par le procédé du Home Equity Loan, et la contribution à la croissance étasunienne de la dette des ménages en général mais plus particulièrement de leur dette collatéralisée par les actifs résidentiels, on comprend mieux ce cri du cœur d’Henry Paulson, saisi d’effroi à la déconfiture de Fannie Mae et Freddie Mac, et conjurant les députés de valider son plan de sauvetage en invoquant la raison supérieure que « l’immobilier est le cœur de l’économie de notre nation ». Pour le coup l’opportunisme manœuvrier rejoint la plus parfaite lucidité, à la grande surprise sans doute de tous les béats qui auraient juré sans hésiter que le « cœur » était évidemment à chercher dans la Silicon Valley ou bien à Seattle. Oui, par ses volumes colossaux, par le nombre des ménages qu’il concerne, par le poids des engagements individuels qu’il suppose et par ses effets d’entraînement de toute sorte, il se pourrait bien en effet que l’immobilier ait été le véritable cœur de l’économie étasunienne, sans doute moins glamour que toutes les mythologies technicistes, entrepreneuriales et flexibles savamment entretenues à son propos – et avec les conséquences qui s’ensuivent au moment où ses prix chutent dans des proportions jamais vues depuis 1929…

    Petites crises et grande crise du capitalisme étasunien

    (...)  thèse centrale de la théorie de la Régulation selon laquelle : 1) le cours du capitalisme est scandé en périodes au cours desquelles l’accumulation du capital s’opère selon une certaine « logique » d’ensemble – on parle de régime d’accumulation ; 2) cette logique, toujours imparfaite, engendre continûment des déséquilibres mais rattrapés dans le cadre du régime d’accumulation et par le jeu même de ses mécanismes – on parle de petites crises ; 3) mais ceci seulement jusqu’au point où un cumul de tensions, non pas venues du dehors mais engendrées du fait même de la logique d’accumulation en place, ne peut plus être accommodé « de l’intérieur », ouvrant une grande crise qui signale l’arrivée aux limites du régime en place et n’admet pour résolution que la reconstruction tâtonnante d’une nouvelle séquence historique d’accumulation du capital. Or, à bien des égards, la série des crises financières, et son « couronnement » par la crise du crédit font penser à la dichotomie régulationniste « petites crises » / « grande crise ». Devenus comme la marque de fabrique du capitalisme déréglementé, les accidents financiers à répétition ont été les manifestations successives des déséquilibres de valorisation constamment recréés du fait de l’instabilité intrinsèque des marchés de capitaux libéralisés, donnant incidemment du fonds à l’idée que, parmi les multiples déréglementations, celle de la finance occupe une place distinctive, puisque le régime d’accumulation en vigueur aura donné à ses « petites crises » des expressions presque exclusivement financières.

    Ce statut de « petites crises » est pour beaucoup dans l’apparence d’une autonomie de la finance, puisque systématiquement rattrapés, ces accidents sont à chaque fois apparus comme des parenthèses, interrompant le cours « normal » de l’accumulation par l’effet de perturbations spéculatives « séparées » – même si elles n’ont jamais été sans conséquences dans l’économie réelle. Le caractère relatif de cette autonomie, et l’articulation en fait profonde de la finance et des caractéristiques « réelles » du régime d’accumulation, sont de nouveau manifestes lorsque apparaissent, non seulement un accident de marché de plus, mais beaucoup plus fondamentalement l’arrivée aux limites de la logique d’ensemble du financement de la croissance étasunienne – par quoi il est permis d’évoquer l’hypothèse de la « grande crise ».(... )

    Vers la croissance « molle » ?

    On aurait tort de voir la « grande crise » de la théorie de la Régulation comme un concept à grand spectacle. Quoi que son nom puisse suggérer, il n’implique pas nécessairement des effondrements cataclysmiques ou des ruines totales. Il désigne analytiquement l’arrivée aux limites d’un régime d’accumulation et l’ouverture d’une phase indécise qui verra la recomposition d’une nouvelle « cohérence » capitaliste. Si bien sûr la thèse de grande crise, ou de crise structurelle du régime d’accumulation étasunien était avérée – et l’occasion est donnée de rappeler qu’elle n’est ici émise que sur le mode de la conjecture – à quoi pourraient ressembler les tendances à venir de la croissance ? Une longue transition de croissance molle offre un scénario possible pour un « entre deux cohérences ». Que la cohérence ancienne soit perdue, c’est probable, comme l’atteste l’épuisement du modèle de financement de l’économie étasunienne. Bien sûr, il est toujours possible d’imaginer l’apurement d’une partie de la dette immobilière des ménages, ou bien, passé l’accident subprime, la reprise de la croissance de leur taux d’endettement – après tout les ménages britanniques sont vingt points devant, c’est donc qu’il y a encore de la marge. Mais peu importe, à terme une chose est certaine : il y a quelque part une limite supérieure au soutien permanent de la consommation par le crédit. (...)

    On a cependant tendance à oublier que les non-solutions sont des formes possibles de solution – et pas les moins fréquentes. La non-solution consisterait en l’espèce, à institutions du capitalisme déréglementé peu modifiées, à simplement réduire l’intensité du dopage de la consommation par le crédit, d’où résulteraient inévitablement des pertes de croissance, mais sans dépression majeure. L’économie étasunienne passerait d’un taux moyen de croissance de plus de 3,2% sur la période 1992-2007 (en sortant l’année 2001) à un taux moyen gravitant autour de 2% par exemple, voire moins, et ceci tout le temps nécessaire à la reconstruction d’une cohérence alternative de l’accumulation du capital, par exemple par l’amélioration structurelle de la compétitivité, le relais durable des exportations, ou quoi que ce soit d’autre. Il est cependant une force de rappel qui pourrait se manifester à plus court terme. Toute la politique économique étasunienne est puissamment orientée par l’idée-force que la société ne peut supporter un sous-emploi de masse durable et que tout doit être fait pour laisser au chômage le statut d’un point de passage toujours possible mais de courte durée, sachant qu’un salarié étasunien qui perd son emploi perd du même coup sa protection sociale et celle de sa famille...

    (...)  Quitte à assumer quand même le risque « prospectif » sans prendre la première issue de secours, il est une (double) proposition sur laquelle la présente analyse persiste et signe : 1) la crise financière ouverte en 2007 exprime comme aucune autre avant elle les tendances profondes du régime d’accumulation en place depuis deux décennies ; 2) elle en révèle aussi les limites : que celles-ci soient atteintes pour de bon maintenant ou plus tard, c’est une question plus incertaine. Mais elles ont été montrées. La présente crise sera peut-être surmontée une fois de plus – non sans douleurs économiques réelles. Mais ce ne sera que partie remise.

    Pendant ce temps-là en France…

    Et pendant ce temps-là en France, quoi de neuf ? Rien. On travaille juste à installer complètement le modèle importé des Etats-Unis au moment où celui-ci entre en crise… Les confirmations européennes répétées du duopole UMP-PS (ou PSG ? – comme Parti socialiste de gouvernement) témoignent de cette remarquable constance à forcer la société française à l’ajustement. (...) Tout ce que les médias comptent de répétiteurs libéraux s’escrime à nous exhorter de devenir enfin anglais ou, mieux encore, « américains », les plus hypocrites pleurant à chaudes larmes sur le « drame des inégalités » mais sans vouloir à aller jusqu’à l’analyser comme une caractéristique absolument consubstantielle au « modèle » dont ils se font par ailleurs les apologètes. (...)

    À la remorque de leurs précepteurs libéraux, mais avec un temps de retard comme d’habitude, et surtout un remarquable sens de l’à-propos historique, les socialistes français ont décidé, par charte de principes fondamentaux interposée, de déclarer leur adhésion sans réserve à l’idée « du marché » au moment précis où le capitalisme déréglementé part en morceaux. Il y aurait beaucoup à dire sur la profonde ineptie d’un tel débat, archétype même de la pensée en vrac, idéalement fait pour correspondre aux formes de l’entendement journalistique, et dont il était par conséquent fatal que les socialistes y vissent un shibbolleth, le chiffre de leur conversion. Qui pourrait s’étonner dans ces conditions que le plan d’arraisonnement de la finance présenté ici même ait tout pour provoquer leur stupéfaction mêlée d’horreur ? Et quel degré d’abomination ne leur inspirerait pas l’idée que ce plan n’a fondamentalement de sens que comme élément d’un dispositif nécessairement plus vaste ? N’est-ce pas l’enseignement principal de cette n-ième, mais singulière, secousse de la finance en tant qu’elle signale les limites du régime d’accumulation où elle se trouve incluse ? Si l’alternative est bien celle que s’apprêtent à rencontrer les Etats-Unis, à savoir le binôme « concurrence dépressionnaire du pouvoir d’achat et relais par le crédit titrisé » ou bien « finance un peu re-régulée et croissance molle », la conclusion s’impose avec évidence : fermer le privilège de profitabilité de la finance se justifie en soi, mais si la question véritablement posée déborde le seul cadre de la finance, alors la réponse se doit d’avoir la même extension. En d’autres termes, s’il n’y a pas crise de la « finance seule » mais crise – avérée ou à venir – du régime de croissance, c’est l’ensemble des formes institutionnelles du « capitalisme déréglementé à dominante financière » qui appelle une profonde transformation – et notamment d’engager celle de la concurrence immédiatement après celle de la finance. Pauvres socialistes : ne sachant pas vraiment, de l’idée triviale et molle « d’économie de marché » ou de l’idée précise et toxique « d’économie à déréglementation concurrentielle généralisée », laquelle ils épousaient vraiment, les voilà, par défaut, ralliant triomphalement un monde finissant. La logique voudrait qu’ils finissent avec lui. À vrai dire, ils sont déjà, quoiqu’eux seuls l’ignorent, le corps mort de la vie politique française. Et, faute d’une trop improbable régénération minoritaire de l’intérieur, en attente d’un autre qui se lèvera à sa place.

     


     La nouvelle pompe à phynance, Avril 2008 - Extrait.

    Encore une fois, je veux m’enrichir, je ne lâcherai pas un sou »
    (Ubu roi, acte II, scène 7)

    "Que la phynance soit une préoccupation de première importance, il ne devrait pas être nécessaire de prendre trop de temps pour s’en convaincre. Encore faut-il s’entendre à propos de ce dont il est vraiment question. À vrai dire il y a peu de risque que les lecteurs fassent erreur : pour être un générique un peu vague, où le sens commun peut confondre des phénomènes qui méritent d’être distingués, la « finance » n’en désigne pas moins une réalité politiquement claire qui évoque d’abord l’empire d’un groupe particulier, le capital bancaire-actionnaire, sur le corps social tout entier. C’est bien, selon toute probabilité, ce à quoi les lecteurs penseront spontanément, et ils ne se tromperont pas. (...)

     De quoi, en effet, Ubu est-il fondamentalement la figure ? Du despote parasitaire.  (...)

    Conformément à cette extension rationnelle du concept de pompe à phynance, ce blog a donc pour vocation de montrer à quel degré les nouvelles structures du capitalisme financiarisé ont transformé l’ensemble de l’économie en une gigantesque machine à remonter les gains de productivité de tous, concentrés sous la forme de la rentabilité financière, au sommet de la pyramide hiérarchisée qu’est devenu le système productif ; sommet – les grandes entreprises cotées – lui-même surplombé par l’actionnariat institutionnel qui est le véritable destinataire de ce pompage général. (...)

    Et puis il y a la crise financière. Car le fléau de la phynance sait se donner des expressions variées. Cette phynance-là ne se confond pas avec celle – actionnariale – qui pompe au quotidien et silencieusement ; elle procède plutôt à grand fracas et par éruptions – quoique celles-ci deviennent récurrentes et, à force, d’une quasi-permanence pénible. À défaut de pomper directement, la merdre financière de la crise fait chier par la bande : comme le Père Ubu, elle sème une telle désorganisation dans la vie matérielle de la société, et d’abord parce qu’elle détruit les fonctionnements réguliers du crédit, qu’elle finit immanquablement en pertes de croissance et d’emplois. Comme on se demande jusqu’où l’on tolérera les progressions de la captation actionnariale, il faut se demander jusqu’à quand nous sommes prêts à souffrir l’éternel retour de la crise des marchés. On ne s’étonnera donc pas que les premières contributions à ce blog aillent d’abord vers cette actualité puisque qu’on ne trouve finalement jamais meilleure objection à la finance de marché que le spectacle chatoyant de ses propres effondrements et qu’il s’ensuit l’ouverture d’une fenêtre d’opportunité politique qu’il serait effarant de ne pas exploiter pleinement."

     


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