• Deux textes de Marcel Gauchet sur la crise de la démocratie

    "Les citoyens de nos démocraties solidement installées sont en proie à un malaise profond. (...) Nous sommes de plus en plus libres à titre individuel mais cette liberté compte de moins en moins dans le façonnement du destin collectif. (...) L’idée libérale l’a emporté sur le versant démocratique" (2007)

     

    "C’est ici que nous rencontrons le néolibéralisme dont l’installation doit se comprendre, au plus profond, comme une tentative pour éliminer le gouvernement au profit du marché en liaison – mal aperçue généralement et pourtant cruciale – avec la prise de pouvoir généralisée du modèle de connaissance scientifique." (2008)

     

     

     

    Crise dans la démocratie, Marcel Gauchet - 2007. Extraits à la hâche.

    "(...) Les citoyens de nos démocraties solidement installées sont en proie à un malaise profond. Un malaise extraordinairement difficile à cerner. Pour me contenter d’une simple allusion à des évènements récents, ce malaise ne se réduit évidemment pas à l’abstention électorale ou à la perte de confiance dans les institutions. Un malaise dont le cœur me paraît être le sentiment de dépossession et d’impuissance. Pour le traduire en des termes plus classiques de notre tradition politique, ce malaise me semble procéder d’un divorce entre la liberté et le pouvoir. Nous sommes de plus en plus libres à titre individuel mais cette liberté compte de moins en moins dans le façonnement du destin collectif. Nous avons de moins en moins de pouvoir collectivement parlant. C’est ce en quoi la démocratie perd son sens car elle est proprement la conversion de la liberté de chacun en pouvoir de tous. C’est cela que nos démocraties ne savent plus faire. Pour le dire d’une manière plus complète : la démocratie rassemble deux choses comme le signale l’expression de démocratie libérale. La première, la composante libérale : les libertés privées des personnes, leurs droits et leurs garanties et la seconde, la composante proprement démocratique : la transformation de ces libertés en puissance collective, en auto-gouvernement. L’étrange phénomène dont nous sommes témoins est que la signification même du mot de démocratie a changé. Dans l’acception de tous les jours, dès qu’on prête attention au phénomène, on a d’innombrables témoignages où le mot démocratie ne désigne plus que la garantie des libertés privées. Nous avons oublié le second volet dans le couple : la puissance publique. L’idée libérale l’a emporté sur le versant démocratique : le gouvernement du peuple par lui-même. Voilà, me semble-t-il, ce qui constitue le vif de la crise dans la démocratie dont nous sommes les acteurs et les témoins.

     A quoi rapporter cette crise ? C’est autour de ce point que tourneront les réflexions que je vais vous proposer. On ne peut pas ici ne pas partir d’une interprétation omniprésente qui se donne pour la réponse à cette question : l’interprétation économique. Vous connaissez tous le diagnostic : c’est la faute à la mondialisation néo-libérale et au règne des marchés. En un mot, à la prise de pouvoir par les intérêts capitalistes. Cette interprétation n’est évidemment pas sans avoir de puissantes réalités pour elle. Je n’ai pas le temps de la discuter, nous pourrons y revenir. Je me contenterai de poser comme thèse, que je vous demande provisoirement de m’accorder avant que nous en discutions, qu’elle est fausse en dernier ressort tout en traversant des éléments importants de vérité. Elle est incomplète. Remarque d’actualité, c’est d’ailleurs le grand problème de la gauche actuelle du point de vue théorique. Cette lecture des faits ne peut la conduire qu’à une protestation impuissante, comme on le voit tous les jours. Et dans le meilleur des cas, à reculer pour mieux sauter car, juste retour des choses, on ne peut pas tout demander à l’économie et s’étonner ensuite qu’elle vous dicte sa loi. (...)

     La démocratie dans son concept le plus fondamental est la mise en forme politique de l’autonomie humaine. (...) Ce processus à l’œuvre, depuis cinq siècles, mérite le nom de révolution moderne. La révolution moderne est la révolution qui court à travers toutes les révolutions justement repérées dans le cours de ces siècles : les révolutions scientifiques, les révolutions politiques d’Angleterre, de France, des États-Unis, la révolution industrielle. Toutes ces révolutions se ramènent à une même révolution qui s’exprime dans une diversité de registres de la pensée jusqu’aux modes de production en passant par l’organisation politique des sociétés. Cette révolution n’est pas seulement derrière nous, elle est toujours devant nous, elle continue, elle n’est pas achevée, elle se poursuit. C’est elle qui est à l’œuvre au milieu de nous. Elle vient même de connaître une relance spectaculaire depuis quelques décennies. (...)

    (...) Cette crise de croissance n’est pas la première dans l’histoire de la démocratie mais la seconde. Nous pouvons mettre notre situation des années 2000 en parallèle avec la situation des années 1900. À ce moment là aussi, on a affaire à une poussée irrésistible du principe démocratique. (...) Devant cette poussée des masses, la démocratie politique est frappée d’impuissance comme aujourd’hui. C’est le grand moment du rejet du parlementarisme : on assiste au développement de contestations radicales, au nom de la révolution sociale à l’extrême gauche, au nom de la nation à l’extrême droite, qui culmineront dans les années 1930. Les totalitarismes se légitimeront, on l’oublie trop, comme les régimes capables de répondre à la crise du libéralisme et de lui apporter une solution. (...) Si notre crise de croissance est si différente de la précédente, en dépit de sa similitude de nature, c’est bien sûr parce qu’elle vit des acquis de la réponse que les démocraties libérales ont su trouver à leur première crise de croissance, à distance des solutions totalitaires.  Cette issue démocratique à la crise du libéralisme s’est jouée dans les années 1945-1975, les « Trente Glorieuses », comme les a appelées Jean Fourastié. Toutefois si le phénomène le plus saisissant de ce moment a été, bien sûr, une phase de haute croissance exceptionnelle dans l’histoire humaine, ces trente années ont été surtout, me semble-t-il, les années du miracle politique de la stabilisation des démocraties libérales. (...) 

    ***

    (...) La démocratie des Droits de l’homme est en proie à deux universalismes qui en fait sont jumeaux, même s’ils ne sont pas défendus par les mêmes personnes et même si les personnes qui les défendent s’opposent souvent. L’universalisme des droits personnels selon lequel il n’y a que des individus et un autre universalisme, dont on ne souligne pas assez qu’il est l’incarnation pratique de l’universel dans notre monde, celui de l’argent, l’universalisme opérationnel des marchés financiers. Ces universalismes parallèles imposent, à une échelle jamais vue, l’idéal de voir les mêmes règles régner partout, n’importe où, à propos de n’importe quoi. Au regard de ces universalismes, les communautés historiques particulières que sont les États-nations, grands ou petits, sont dépourvues de toute pertinence et même d’une étroitesse insupportable. S’ancrer dans une histoire, c’est se condamner à une particularité qui est une offense à l’universalisme des références qui seules peuvent valoir. Nos sociétés sont faites d’individus et de capitaux de nulle part dans le temps et dans l’espace.

    La démocratie des Droits de l’homme est contre le politique, dans son inspiration profonde, parce qu’elle pose la liberté des personnes comme contradictoire avec le pouvoir dans son principe le plus général alors que celui-ci en est l’instrument nécessaire.

     S’il y a une métamorphose de l’esprit public dans nos sociétés, dans la dernière période, c’est celle-là ! Dans ce moment 1900 que j’évoquais tout à l’heure, les peuples dans leurs revendications du gouvernement selon le suffrage universel n’avaient qu’une aspiration : se saisir du pouvoir pour le meilleur et pour le pire. Les nôtres sont mus par une inspiration exactement opposée : accomplir la liberté en se délivrant du pouvoir. L’esprit de liberté aujourd’hui vise une liberté privée, dans un sens très profond, qui veut s’accomplir en se retirant de l’histoire se faisant et en s’abstrayant, autant que faire se peut, d’un cadre d’exercice politique, lequel le rattrape fatalement. Car on ne se débarrasse à volonté ni de l’histoire ni du politique. C’est sur ce terrain que l’on mesure au mieux la différence avec les années 1930. Celles-ci étaient dominées par l’illusion, qui a perduré bien après et jusque pas très loin de nous, que le politique pouvait tout, que bien conduit, instruit par une doctrine pertinente, il avait la capacité de s’étendre à tout et de modeler l’ensemble des sociétés. Davantage encore qu’il avait la faculté de maîtriser définitivement l’invention historique grâce à une science de l’histoire, d’une espèce ou d’une autre, capable d’en pénétrer la destination.

     Notre illusion à nous, en regard, celle qui domine l’esprit public de nos sociétés dans le moment présent, c’est l’illusion de l’impouvoir, pour prendre la face négative du phénomène. Ou, si l’on regarde maintenant la face positive, l’illusion que les sociétés peuvent et sont faites pour fonctionner toutes seules, de manière automatique, avec le moins de politique possible. Soit une politique réduite à la gouvernance, pour reprendre l’expression qui ne fait pas florès par hasard aujourd’hui, à tous les niveaux, même à celui du conseil municipal. Le moins de politique possible, voire plus du tout de politique, grâce à un fonctionnement autorégulé élargi de proche en proche à l’échelle mondiale, avec en perspective la dissolution du politique dans le marché mondial. (...) Nous aurions la liberté sans la démocratie mais avec des contraintes bien pires. Car le marché et la lutte de tous contre tous, même pacifiée, même ramenée à la concurrence des egos, sont des maîtres bien plus redoutables que nos États passablement édentés. Il est beaucoup plus probable, bien avant cette échéance, que le mur écologique soit là pour nous rappeler que nous ne pouvons pas marcher à l’aveuglette, en nous fiant à la mécanique des autorégulations.

    Si ce diagnostic est exact, et j’en arrive à ma conclusion, il définit une perspective claire quant à ce qui est devant nous et quant aux tâches qui nous attendent. Non pas pour après-demain mais à l’échelle des décennies qui viennent — c’est le véritable temps de la politique. Nous avons à reconstruire le régime mixte, équilibré, faisant droit ensemble aux trois dimensions de l’autonomie, que doit être la démocratie. Il ne sera pas le même que celui que nous étions parvenus à édifier, voici maintenant déjà longtemps et dont la formule est en train d’achever de se désarticuler. Mais il est essentiel de tirer les leçons de la première crise de la démocratie que nous avons traversée et des premières solutions qui lui ont été apportées. C’est ce qui peut nous guider le plus utilement quant à ce que notre nouvelle tâche suppose. Nous avons là un solide appui pour essayer de savoir comment nous pourrions édifier une démocratie plus digne de sa définition, de manière plus réfléchie et plus méthodique que par le passé, en évitant les catastrophes qui nous menacent. J’espère que nous ne sommes pas en 1900, mutatis mutandis, avec toutes les différences que j’ai marquées. J’espère qu’il ne nous faudra pas l’équivalent de 1914, de 1917 et de 1933, pour atteindre ce but."

     

    * * *

     

    Que peut la philosophie aujourd’hui ?, Par Marcel Gauchet - 2008. Extrait.

    (...)  Les experts ont pris la relève des intellectuels dans l’espace publique. Les techniciens ont pris le dessus sur les généralistes en tant que magistère d’opinion. Cela s’accompagne d’une perte manifeste du rôle des idées dans la vie sociale et politique. Les idées ne pèsent plus dans le fonctionnement collectif à tel point qu’il est permis de parler, à mon sens, d’une désintellectualisation de nos sociétés. Un phénomène de déprise ou de renoncement extrêmement profond parce qu’il est porté par la foi dans les régulations automatiques. C’est ici que nous rencontrons le modèle du marché comme modèle généralisé du fonctionnement collectif. L’indifférence, voire l’exclusion, des idées s’enracine dans la conviction qu’il est impossible d’embrasser par la pensée l’ensemble du fonctionnement collectif, qu’il est encore plus impossible de le conduire par la volonté, et qu’il n’y a d’autres voies en la matière que de s’en remettre à des mécanismes d’agrégation spontanée. Place donc à des savoirs positifs et délimités, directement opératoires et à la résultante de leurs interactions. Le néolibéralisme repose sur une épistémologie qu’il faut soigneusement reconstituer pour comprendre sa force car elle est très largement partagée, y compris par ceux qui se croient des adversaires dudit néolibéralisme mais qui en épousent les prémisses. (...)

    Proposition générale qui me servira de file conducteur : l’histoire de la philosophie occidentale se confond avec le désenchantement du monde. Elle en constitue une page spécifique autant que significative. C’est le désenchantement du monde qui a fait la grandeur de la philosophie avant de précipiter son apparent déclin. La philosophie, en effet, si on parle en historien, c’est la raison prenant en charge ce qui revenait jusque-là à la religion. C’est la découverte de la possibilité d’une connaissance du tout cosmique et de son ordre, d’une saisie de ce qui fait l’unité de toute chose au moyen d’une démarche rationnelle autonome ne tirant rien que de son propre fond. (...) La philosophie devient un discours critique, un discours au second degré qui réfléchit sur les conditions qui rendent la science et notre connaissance en générale possibles et qui établit à partir de là les limites de cette science et de cette connaissance. Un discours indispensable dans la mesure où la science n’a pas par elle-même les moyens de répondre à cette interrogation mais en même temps un discours optionnel dont on a aucunement besoin pour pratiquer les sciences.  (...)     Sommes-nous condamnés à nous en tenir à une épistémologie ? A une réflexion critique d’un genre ou d’un autre comme la voie dominante nous le suggère ? Je ne le crois pas. Je n’aurais pas de peine à le montrer sur un terrain comme celui du langage par exemple. La réflexion qui se veut purement analytique et critique tourne très vite à une réflexion et ne peut pas ne pas tourner très vite à une réflexion substantielle sur ce qu’est le langage, sa manière de fonctionner et ses propriétés. Nous sommes condamnés à la philosophie parce qu’il y a des domaines  déterminants de notre expérience où nous avons besoin d’une intelligibilité globale qu’aucune démarche de type scientifique n’est susceptible de nous procurer. (...)

    Ce sont ces quelques propositions que je voudrais maintenant, après ce détour un peu trop  long et bien sûr trop sommaire, mettre à l’épreuve dans le domaine politique. L’enjeu, vous le remarquez d’emblée, est considérable : si la philosophie n’est pas possible alors il faut renoncer, par la même occasion, à la démocratie dans son acception pleine au profit d’une société politique de marché. C’est cela l’enjeu de la confrontation avec le néolibéralisme. Je partirais d’une proposition qui peut paraître abrupte mais qui s’éclaircira, j’espère, dans le cours de mon développement : il y a philosophie parce qu’il y a politique. J’entends naturellement au moins parce qu’il y a politique. Je ne veux pas dire exclusivement parce  qu’il y a politique. Il y a évidemment d’autres raisons mais celle-là est particulièrement probante et éclairante. Nous sommes condamnés à philosopher, que nous le voulions ou non, parce que nous sommes condamnés à nous gouverner, c’est-à-dire à nous donner une vue d’ensemble de notre situation, de notre histoire, des perspectives qui s’offrent à nous des possibles qui nous sont ouverts ou fermés, parce que nous sommes voués à rechercher UN intérêt général ou UN bien commun au-delà de la multiplicité des intérêts particuliers qui se font légitimement entendre, parce que nous avons à faire des choix qui supposent de combiner une multitude de points de vue, parce que nous avons à définir la cohérence d’une ligne de conduite globale, toutes opérations intellectuelles que tous les avis d’experts mis les uns au bout des autres sont impuissants à nous donner, aussi indispensables que soient ces avis dans leur ordre. Cela parce qu’on est dans un autre registre de la réflexion ou de la connaissance. (...)

     Entre le domaine  des mesures techniques, qui existe et qui suppose des experts dont je ne songe surtout pas à minimiser l’utilité - je suis pour les bons experts simplement et il y en a beaucoup de mauvais -, et le domaine des fins suprêmes, se situe le domaine de la politique proprement dite où les jugements et les options relèvent, parce qu’ils engagent le fonctionnement global des communautés humaines, d’une démarche intellectuelle d’un tout autre ordre que l’expertise ancrée dans la compétence technique. Ce domaine est précisément celui où se déploie la philosophie et qui justifie son existence.(...)


    En ce sens, tout le monde fait de la philosophie sans le savoir en démocratie. Ne parlons pas des gouvernants qui sont éminemment des philosophes ignorant de l’être pour leur salut. Ce sont des philosophes en action sans réflexion ou avec peu de réflexion, en tout cas de type philosophique bien entendu. Mais tout citoyen qui s’efforce d’y voir un peu clair dans la situation de la collectivité à laquelle il appartient, qui s’efforce de rationaliser les choix qui s’offrent à lui et à ses concitoyens, se livre à un exercice intellectuel de type philosophique, souvent d’une grande pertinence à son échelle embryonnaire et limitée, une compétence fort supérieure à celle dont maints philosophes professionnels se montrent capables hélas. Pour notre salut, le citoyen de base s’élève sans peine au-dessus d’Alain Badiou. Heureusement pour nous ! Tout ce qu’on peut dire, c’est que ces innombrables philosophes qui s’ignorent gagneraient à le savoir et à l’être en connaissance de cause car ce que la philosophie peut offrir en tant que discipline dans le sens plein du terme c’est une conscience avertie des difficultés de l’exercice et de ses exigences de méthode. Ce qui fait du problème une problème d’actualité et d’actualité brûlante, c’est que nous sommes sous le coup d’une entreprise de dénégation, de refoulement, d’éviction de cette dimension intrinsèquement et inconsciemment philosophique de la politique.

    C’est ici que nous rencontrons le néolibéralisme dont l’installation doit se comprendre, au plus profond, comme une tentative pour éliminer le gouvernement au profit du marché en liaison – mal aperçue généralement et pourtant cruciale – avec la prise de pouvoir généralisée du modèle de connaissance scientifique. A priori, il n’y a aucun rapport entre les deux. En réalité, les deux phénomènes sont intimement liés. Le néolibéralisme va de pair avec un néo-scientisme complètement différent et même aux antipodes du scientisme du XIXe siècle. Celui-ci, je l’évoquait tout à l’heure, avait l’ambition de remplacer la métaphysique, c’est-à-dire d’apporter des réponses scientifiquement établies aux questions philosophiques sur la totalité et l’unité de la totalité de l’univers. Le néo-scientisme d’aujourd’hui se propose d’éliminer ces questions. Les questions qui ne comportent pas de réponse scientifique n’ont pas lieu d’être posées. Elles n’existent pas. Cette ligne de conduite trouve son point d’application électif dans le domaine politique. Puisque les choix politiques ne relèvent pas des savoirs positifs et de la rationalité scientifique, il faut les limiter dans toute la mesure du possible. Il faut remplacer, autant que faire se peut, le gouvernement par la gouvernance - cette ambition ayant trouvé dans ce mot la notion qui la résume-, c’est-à-dire l’interaction autorégulé de choix sectoriels effectués, eux, à leur niveau de manière aussi décentralisée que possible – jamais assez décentralisée – sur la base de la compétence technique. (...) 

     
    C’est par le canal de ce néo-scientisme qu’est passée pour une part essentielle, sociologie des élites aidant, la généralisation du modèle du marché et son accréditation intellectuelle. Vous remarquerez d’ailleurs - cela exemplifie ce que je veux dire – que le scientisme du XIXe siècle à l’origine s’associait volontiers à une politique totalitaire au nom d’une vision scientifique du monde. Le néo-scientisme d’aujourd’hui est, à l’opposé, d’inclination politique ultralibérale précisément parce qu’il sait qu’il n’y a pas de vision scientifique du monde. Il y a une connaissance sectorielle, spécialisée des phénomènes du monde.
    Il faut bien mesurer l’enjeu de la tentative à laquelle nous sommes confrontés ici. Nous avons affaire à une démarche de neutralisation du politique en tant que réfractaire à la rationalité scientifique ou à la rationalisation scientifique. Neutralisation qui débouche sur l’idée d’une société politique de marché et d’une politique sans pouvoir. Cette expression n’est nullement de mon invention mais correspond au développement de la gouvernance. Il s’agit ni plus ni moins d’une tentative de sortir du politique, d’échapper à la condition politique comme condition spécifiquement humaine. (...)  Le politique c’est cette activité par laquelle les sociétés humaines s’appliquent à elles-mêmes, se définissent pour ce qu’elles sont et veulent être. L’expression historique par excellence de cette capacité ayant été la religion. Le politique c’est l’activité par laquelle les sociétés humaines se changent et se gouvernent, puissance qui se concentre dans l’existence d’un pouvoir, forme institutionnalisée de cette capacité d’action sur soi-même comme ensemble. Puissance de se gouverner qui, dans la démocratie, devient gouvernement en commun grâce à la transformation du pouvoir en pouvoir par représentation.   

     (...) Ce qu’il faut opposer au néolibéralisme donc, c’est l’irréductibilité du politique et du gouvernement, c’est-à-dire la politique avec pouvoir contre la gouvernance et sa politique sans pouvoir comme on a pu la définir. Et ce qu’il faut en même temps opposer au néoscientisme, qui est inséparable du néolibéralisme, c’est l’irréductibilité de la philosophie comme mode de connaissance non exact par définition mais non sans méthode ni rigueur pour autant non plus que sans vérification d’ailleurs. La philosophie comme mode d’élucidation, d’orientation et de jugement, comme instrument d’intelligibilité relativement à un ordre de réalité inaccessible par d’autres voies. Ce mode de connaissance, encore une fois, tous y recourent peu ou prou sans le savoir. Nous ne pouvons pas ne pas y recourir mais nous le faisons le plus souvent de manière irréfléchie, instinctive. Ce qui n’empêche pas que ce puisse être parfois avec beaucoup de discernement. Encore une fois, c’est ici le fondement épistémologique tacite de la démocratie. (...) Cet effort réflexif, qui est le propre de la philosophie et qui la met dans une certaine mesure en position de surmonter rationnellement la fragmentation du choc des compétences, est par essence partiel, lacunaire, inachevable. Il n’y a pas en ce sens de système possible de la philosophie mais l’effort réflexif en lequel s’exprime le pouvoir limité mais réel de nous comprendre et nous diriger dont nous sommes capables. Ce pouvoir qui se matérialise par ailleurs dans le champ politique sous forme de façonnements délibérés des communautés humaines dans le temps. Ce travail d’autoconstitution n’est pas plus achevable que le travail de réflexion. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas. De ce que notre capacité  d’autogouvernement est limité, il ne suit pas qu’elle n’a aucune consistance. Il n’y a pas que la résultante aveugle et automatique des actions individuelles. Nous disposons d’une certaine puissance de nous vouloir collectivement en conscience. La philosophie est là, à l’intérieur de cet effort, pour l’éclairer en même temps que pour nous instruire sur ses limites. Voilà proprement ce qu’elle peut. Elle peut nous donner un peu de pouvoir. (...)

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