• Fractures françaises - Christophe Guilluy

    "Historiquement, l’électorat PS avait une base sociologique de gauche où des ouvriers se mêlaient aux catégories modestes. Depuis les années 1980, en fait depuis le tournant de la rigueur de 83, ils ont fait place aux diplômés, et toujours plus majoritairement aux fonctionnaires. Une telle sociologie électorale a naturellement influencé le discours, comme la composition des cadres du parti socialiste. (...)

    Comment alors parler aux classes populaires sans désespérer « boboland ». (...)

    Le PS a raté ce tournant de la maîtrise de la mondialisation, et ce n’est pas uniquement des frontières pour les biens, mais aussi pour les flux migratoires."

     

    Fractures françaises - Christophe Guilluy


    "Aujourd'hui, le séparatisme culturel est la norme. Il ne s'agit pas seulement d'un séparatisme social mais d'abord d'un séparatisme culturel. Pire, il frappe au coeur des classes populaires. Désormais, les classes populaires d'origine étrangère et d'origine française et d'immigration ancienne ne vivent plus sur les mêmes territoires. (...)

    Si un islam identitaire travaille les banlieues, l'adhésion pour les thèses frontistes d'une part majoritaire des classes populaires de la France périphérique souligne que la question sociale est désormais inséparable de la question culturelle."








    Intervention dans l'émission de France Culture, l'Esprit Public - 2011 :


     

    «Je ne suis pas le Todd de Nicolas Sarkozy», Christophe Guilluy - Mars 2012. Intégralité.

    Dans un récent article, Le Figaro, toujours bien informé sur l’Elysée, désigne votre livre comme la source d’inspiration du candidat-Président. Votre analyse sur la France périphérique. Avec cette fracture géographique, vous seriez à Nicolas Sarkozy de 2012 ce que fut Emmanuel Todd (1) à Jacques Chirac en 1995 avec sa fracture sociale… La référence aux travaux d’Emmanuel Todd m’honore. Pour le reste cela relève davantage de la récupération. Je n’ai rencontré que deux fois Nicolas Sarkozy : un tête à tête de 40 minutes et un déjeuner avec d’autres chercheurs, aux cours desquels je n’ai fait que redire les analyses que j’ai posées depuis 10 ans sur la table du parti socialiste. Celles-ci se retrouvent dans l’ouvrage collectif au titre explicite auquel j’ai participé : « Plaidoyer pour une gauche populaire : La gauche face à ses électeurs ». Paradoxalement ces analyses semblent avoir rencontré davantage de succès auprès de Nicolas Sarkozy ou de quelqu’un comme Laurent Wauquiez qui est le premier homme politique en responsabilité à prononcer le mot tabou de protectionnisme, qu’auprès de ceux à qui elles étaient naturellement adressées. François Hollande fait pourtant référence lui aussi à vos travaux. On me le dit. Je ne l’ai cependant jamais rencontré. Le PS est une vaste machine, peut-être trop lourde. J’ai effectivement participé à des groupes de réflexion. Exemple caricatural : l’un d’entre eux réunissait une dizaine de personnes à la Coupole pour aborder le sujet des classes populaires. Seulement, il s’agissait de chercher non pas à élaborer un discours politique et les mesures qui en découlent mais à construire des «  éléments de langage » à leur destination. Nicolas Sarkozy, lui, fait preuve d’une incroyable capacité de réactivité sur cette question. Un coup de téléphone d’un de ses conseillers a suffi pour un rendez vous en tête à tête. Cela se traduit également dans son discours de candidat. A peine quelques jours après son entrée en campagne, il centre son discours sur l’Europe avec son attaque de Schengen, sur la réduction de 100 000 entrées  d’étrangers, sur la taxation de grands groupes. Il n’a certes pas prononcé le mot tabou, mais cela sonne comme autant de gages de protection à destination des catégories populaires qui se sentent perdantes de la mondialisation. 

     

    C’est le cœur de vos travaux….

    La mondialisation et son application concrète le libre-échange a façonné une nouvelle organisation économique du territoire elle même matrice du nouveau paysage social hexagonal. Apparaît alors un pays à la géographie sociale fracturée entre une «France métropolitaine» hyper adaptée à la mondialisation et une «France périphérique» à sa traine. La première est dominée par la gentrification et l’immigration. Aux portes des quartiers embourgeoisés ouverts sur le monde du centre des métropoles, les quartiers dominés par le logement social et le parc privé, les banlieues, ont absorbé les flux migratoires en hausse. Cette proximité conforte la vision d’une France multiculturelle ou inégalités riment d’abord avec diversité. De façon caricaturale à l’université comme dans les médias s’est imposé un paradigme faux: les banlieues concentrent tous les problèmes, sous entendu il n’y en a pas ailleurs. 
    Au delà, émerge une France périphérique où se concentre à présent la majorité de la population et parmi elle, le gros des troupes des classes populaires touchées par la pauvreté, le chômage, le travail peu qualifié, le mal logement. Dans ces espaces s’est forgée peut-être pas encore une conscience de classe, mais au moins une perception commune de la mondialisation. On pourrait dire par soustraction. Y domine le sentiment d’être à l’écart du monde, des choix d’avenir, des possibilités d’ascension sociale tout en subissant les couts de la mondialisation. A ceux là, dire que la mondialisation est heureuse, c’est les pousser dans le vote contestataire. Surtout quand est éludée la seconde problématique : la question culturelle. La recomposition géographique a scindé les classes populaires : les catégories blanches se sont délocalisées dans les périphériques, tandis que les nouveaux arrivants, issus des flux migratoires, se concentrent dans les banlieues. 

     

    Vous soulignez la réactivité du candidat président, mais ne fait-il pas lui aussi dans la stratégie, encapsulant dans son discours des éléments de langage ?

    Evidemment, son bilan ne plaide pas pour lui, notamment sur les questions de sécurité et d'immigration. La fracture géographique, elle, n’a pas été réduite, les souffrances de la France périphérique ne sont pas moins grandes en 2012 qu’en 2007. Au contraire. Il n’empêche, ces classes populaires ont voté pour lui en 2007, alors que la dernière fois que la gauche les a séduites c’était il y a 30 ans. La gauche a beau jeu de dire que Nicolas Sarkozy est le candidat clivant. C’est vrai dans la mesure où c’est bien lui qui arrive à construire un discours de classes. Idem avec la question des frontières.  François Hollande a certes dégainé son taux à 75 %. Mais derrière ce coup fusil à un coup, se profile une vison passéiste de la réalité sociale de la France. Avec tout en haut ces supers riches en deça une classe moyenne dont l’intérêt est de s’allier avec les exclus. On touche l, la difficulté du PS à construire un discours majoritaire : la classe moyenne, concept de droite par essence, n’est plus…

    Qu’entendez vous ?

    Historiquement, l’électorat PS avait une base sociologie de gauche où des ouvriers se mêlaient aux catégories modestes. Depuis les années 1980, en fait depuis le tournant de la rigueur de 83, ils ont fait place aux diplômés, et toujours plus majoritairement aux fonctionnaires. Une telle sociologie électorale a naturellement influencé le discours, comme la composition des cadres du parti socialiste. Dès lors, Paris est le baiser qui tue. Pour le PS, gagner Paris, puis Lyon c’est un immense problème. Ce sont des espaces qui s’éloignent du pays. Et être capable de représenter ces gens, c’est finalement être représentatif de ce nouveau ghetto. Même si les responsables du PS voient bien que pour gagner les élections il lui faut les voix des classes populaires, ils savent que depuis 20 ans, toutes ses victoires aux élections locales se sont faites sans elles, avec le seul électorat des plus grandes villes. Comment alors parler aux classes populaires sans désespérer « boboland ».

    Pourtant au PS le courant porté par Arnaud Montebourg a fait entendre sa voix ?

    Oui, mais c’est finalement Terra Nova qui a inspiré le programme du candidat PS. Il y avait une thématique simple pour parler directement aux classes populaires : le protectionnisme. Evoquer ce terme il y a dix ans, c’était passer au mieux pour un crétin en économie, au pire pour un nationaliste fou. Grace à des hommes comme Emmanuel Todd, mais grâce aussi à un contexte, la crise, le débat peut enfin avoir lieu, plus rationnel. Le protectionnisme doit il se développer au plan européen, national ?

    Le PS a raté ce tournant de la maitrise de la mondialisation, et ce n’est pas uniquement des frontières pour les biens, mais aussi pour les flux migratoires. Ce n’est pas en puisant dans les thèses de Terra Nova que la gauche renouera avec les classes populaires. Ce think tank est le symétrique à gauche de l’institut Montaigne à droite : même financeurs, les grandes entreprises parties prenantes à la mondialisation, même dogme libéral en bandoulière. 

     Marianne2.fr



    La fable de la mixité urbaine, Christophe Guilluy - Octobre 2011. Texte intégral

    Plus que son contenu, c'est d'abord la surmédiatisation du rapport de l'Institut Montaigne qui est frappante. Le constat, celui d'une forme d'islamisation de certains territoires, n'est pas véritablement une découverte. On rappellera à ce titre que le rapport Obin de l'éducation nationale montrait déjà, en 2004, le débordement dans l'espace public des pratiques communautaires dans les établissements scolaires situés dans des communes à forte population musulmane.

    Rien de bien nouveau donc, le problème est en réalité sur la table depuis au moins dix ans. Cette question culturelle et identitaire est d'abord le fruit d'une dynamique démographique. La question de l'islam ne serait pas aussi présente si elle ne s'inscrivait pas dans un contexte démographique, celui de la croissance forte et récente du nombre des musulmans en France et en Europe.

    Rappelons ici que les communes ciblées par l'Institut Montaigne se caractérisent d'abord par une transformation démographique sans précédent. Entre 1968 et 2005, la part des jeunes d'origine étrangère (dont au moins un parent est né à l'étranger) est passée de 22 % à 76 % à Clichy-sous-bois et de 29 % à 55 % à Montfermeil. Ce basculement démographique est un point fondamental. Une majorité de ces jeunes est musulmane ou d'origine musulmane.

    La visibilité de l'islam et de ses pratiques est ainsi directement liée à l'importance de la dynamique démographique : flux migratoires et accroissement naturel. La question est d'autant plus sensible qu'elle s'inscrit dans un contexte démographique instable où les "minorités" peuvent devenir majoritaires et inversement. Sur certains territoires, les populations d'origine musulmane sont donc devenues majoritaires. C'est le cas à Clichy et Montfermeil. La passion qui entoure les débats sur l'islam est directement liée à la croissance du nombre de musulmans. La question du débordement des pratiques religieuses interroge l'ensemble des Français musulmans ou non.

    Au-delà, ce débat interroge aussi la question du multiculturalisme. Ainsi, si l'on remplaçait demain les 6 millions de musulmans par 6 millions de sikhs, les controverses sur le port du kirpan (comme cela a été le cas au Québec), poignard mais aussi symbole religieux pour la communauté sikh, se multiplieraient.

    L'importance des réactions suscitées par le rapport Kepel révèle en filigrane le malaise de la société française face au surgissement d'une société multiculturelle encore impensée. Il faut dire que, en la matière, nous nous sommes beaucoup menti. Convaincus de la supériorité du modèle républicain, en comparaison du modèle communautariste anglo-saxon, nous nous sommes longtemps bercés d'illusions sur la capacité de la République à poursuivre, comme c'était le cas par le passé, "l'assimilation républicaine".

    La réalité est que, depuis la fin des années 1970, ce modèle assimilationniste a été abandonné quand l'immigration a changé de nature en devenant familiale et extra-européenne (pour beaucoup originaire de pays musulmans). Alors que l'on continuait à s'enorgueillir du niveau des mariages mixtes, les pratiques d'évitement explosaient.

    Aujourd'hui, le séparatisme culturel est la norme. Il ne s'agit pas seulement d'un séparatisme social mais d'abord d'un séparatisme culturel. Pire, il frappe au coeur des classes populaires. Désormais, les classes populaires d'origine étrangère et d'origine française et d'immigration ancienne ne vivent plus sur les mêmes territoires. Les stratégies résidentielles ou scolaires concernent une majorité de Français, tous cherchent à ériger des frontières culturelles invisibles. Dans ce contexte, la fable des mariages mixtes ne convainc plus grand monde et ce d'autant plus que les chiffres les plus récents indiquent un renforcement de l'endogamie et singulièrement de l'homogamie religieuse.

    La promesse républicaine qui voulait que "l'autre", avec le temps, se fondît dans un même ensemble culturel, a vécu. Dans une société multiculturelle, "l'autre" reste "l'autre". Cela ne veut pas dire "l'ennemi" ou "l'étranger", cela signifie que sur un territoire donné l'environnement culturel des gens peut changer et que l'on peut devenir culturellement minoritaire. C'est ce constat, pour partie occulté, qui explique la montée des partis populistes dans l'ensemble des pays européens.

    Si le rapport Kepel est "dérangeant", c'est d'abord parce qu'il nous parle d'un malaise identitaire qui touche désormais une majorité de Français. A ce titre, il faut relever l'importance de cette question pour l'ensemble des classes populaires d'origine française ou étrangère. C'est dans ce contexte qu'il faut lire la montée de l'abstention et de la défiance pour les grands partis aussi bien en banlieue que dans les espaces périurbains, ruraux et industriels.

    Si un islam identitaire travaille les banlieues, l'adhésion pour les thèses frontistes d'une part majoritaire des classes populaires de la France périphérique souligne que la question sociale est désormais inséparable de la question culturelle.

    Le Monde

     

    Les bonnes feuilles de Fractures françaises, parues dans Marianne en Octobre 2012. Extrait

    " (...) Les quartiers sensibles se définissent ainsi comme des territoires désertés par les classes moyennes. L’image de ces « no-middle-class-land » s’est construite en creux, en comparaison d’une classe moyenne majoritaire et intégrée vivant sur d’autres territoires, notamment périurbains. Cette analyse caricaturale d’une société divisée entre les «exclus» et les «petits bourgeois», entre les cités et les pavillons, a été confortée par l’émergence de la thématique des minorités. Les exclus, ceux qui se concentrent dans les quartiers sensibles, font partie des minorités visibles, les classes moyennes appartenant mécaniquement à la majorité invisible.

    L’opposition d’une France des ghettos ethnicisés à une France des pavillons permet de valider l’idée d’une société structurée par un apartheid urbain et ethnique. Peu importe que les banlieues ne soient pas les ghettos américains, que la France pavillonnaire ne soit plus celle de l’ascension sociale des classes moyennes, et que, au final, cette géographie sociale n’existe pas. Cette construction sociologique et urbaine est désormais gravée dans le marbre politique et médiatique: des territoires et des populations qui ne seront jamais des classes moyennes face à des territoires qui, au contraire, y sont fermement arrimés.

    Cette doxa «sociospatiale» n’est pas seulement une posture médiatique, elle a des conséquences idéologiques profondes. Elle permet, nous le verrons, d’accompagner en douceur l’intégration à la mondialisation libérale en rendant obsolète la question sociale et ainsi de remplacer peu à peu l’égalitarisme républicain par un «égalitarisme multiculturel», beaucoup moins exigeant socialement. (...) 
     
    (...) Les urbanistes et sociologues ont l’habitude de faire démarrer la crise des banlieues et la politique de la ville en 1973. Les pouvoirs publics créent alors le premier groupe de réflexion sur les quartiers de grands ensembles de logements sociaux. Cette année de naissance est techniquement pertinente puisque l’attention portée aux grands ensembles va précéder les émeutes urbaines. Cet acte de naissance marque une volonté, dès les années 1980, de «techniciser» et d’«urbaniser» une question qui est d’abord démographique, culturelle et idéologique. La banlieue comme «objet politique et médiatique» est née en septembre 1979, précisément dans la banlieue lyonnaise, à Vaulx-en-Velin. Pour la première fois, des émeutes urbaines, que l’on croyait réservées aux pays anglosaxons ou à ceux du tiers-monde, venaient frapper le territoire français. Pendant plusieurs jours, les jeunes du quartier de la Grappinière multiplient les «rodéos», affrontent la police et incendient des voitures. Pire, ces échauffourées sporadiques se multiplient et touchent d’autres communes et quartiers de la banlieue lyonnaise. Villeurbanne, notamment la cité Olivierde-Serres, est touchée en 1980.

    Un an plus tard, c’est au tour de Vénissieux et du quartier des Minguettes de subir des violences urbaines d’une rare intensité. Les politiques sont sous le choc, comme paralysés par des violences qui concernent une France qu’on ne connaît pas, celle des jeunes Français issus de l’immigration maghrébine. La banlieue, c’est d’abord une image, celle de ces jeunes Français qui défient la police. Le choc est d’abord culturel, et non pas urbain. Ces événements seront d’ailleurs le point de départ en 1983 de la «Marche civique pour l’égalité et contre le racisme », baptisée « Marche des Beurs » par les médias, dont les revendications sont sociales et culturelles; la question urbaine et celle des violences n’apparaissent qu’en second plan.

    Le traitement médiatique et politique de ces événements modèle assez rapidement l’image-type d’un paysage angoissant, celui de grands ensembles de logements sociaux, souvent dégradés et où les violences sont récurrentes. Le discours sur l’«urbanisme criminogène» prend le pas sur la question sociale et culturelle. La loi d’orientation pour l’aménagement et le développement du territoire définira en 1995 ces quartiers difficiles comme des «zones sensibles se caractérisant par la présence de grands ensembles ou de quartiers d’habitat dégradés». Plus tard, sur un même registre, on évoquera la question de la «concentration des difficultés», l’idée étant toujours d’aborder le sujet à travers un prisme urbanistique, qui suggère qu’il existe une volonté politique de concentrer les populations issues de l’immigration maghrébine dans des ghettos. La sur-représentation depuis trente ans des banlieues difficiles, non seulement dans les médias mais aussi dans le monde de la recherche, impose alors le ghetto comme le paysage emblématique de la crise de la société française. La thématique banlieusarde est désormais omniprésente. (...)

      La réduction de la banlieue à la jeunesse tend également à imposer l’idée d’une réduction de la jeunesse à celle des banlieues. En 2006, Jean-Louis Borloo, alors ministre de l’Emploi, de la Cohésion sociale et du Logement, déclarait qu’il fallait «bien que les Français aient en tête une chose, c’est que l’avenir du pays se joue là». Cette affirmation pose deux problèmes. Le premier est de considérer que 8 % de la population résume l’avenir d’un pays. Par ailleurs, si la part des moins de 20 ans est effectivement plus élevée en ZUS (30% contre 25% en moyenne en France), elle ne cesse de diminuer depuis 1990 au profit des plus de 60 ans dont le nombre a fortement augmenté dans ces quartiers depuis vingt ans. Le deuxième est de se persuader que la jeunesse relative des banlieues, et au-delà des populations issues de l’immigration, pourra infléchir un processus de vieillissement, qui rappelons-le, est un processus inéluctable et quasiment mondial. Ce discours est caractéristique de l’amnésie française qui, après avoir oublié la classe ouvrière et plus généralement les catégories populaires, est dans l’impossibilité désormais de concevoir une autre jeunesse, par exemple celle des espaces périurbains et ruraux, que celle, «vue à la télé», des quartiers sensibles. (...)

    En l’espace de quelques décennies, l’histoire urbaine et sociale de ces territoires a laissé la place à une représentation «à l’américaine», celle qui oppose le ghetto ethnicisé au reste de la société. La grille de lecture de la réalité banlieusarde est fondamentalement anglo-saxonne et américaine. Le modèle du ghetto américain a été d’autant plus rapidement adopté qu’il permet d’évoquer la crise des sociétés urbaines et multiculturelles. On peut s’étonner de la rapidité avec laquelle l’intelligentsia française, pourtant critique à l’égard du modèle anglo-saxon, a adopté une telle grille de lecture pour décrire une réalité sociale. S’il existe une Amérique racialiste qui rejette la communauté noire, la France ferait émerger une «société d’apartheid» affirme la bien-pensance. Ce discours apparaît comme une critique à peine voilée du modèle républicain et égalitaire que nous connaissons.

    L’idée de la ghettoïsation «à l’américaine» suggère en effet que l’État républicain a déserté ces territoires. Stigmatisées, reléguées, les banlieues seraient ainsi sous-équipées et l’État y serait moins présent qu’ailleurs. Cette affirmation ne correspond pas à la réalité. Si la permanence des difficultés sociales révèle une forme d’impuissance des pouvoirs publics, elle ne signifie pas pour autant que l’État s’est désengagé. D’ailleurs, ces territoires bénéficient le plus souvent d’une densité d’équipements publics supérieure à celle des territoires périurbains et ruraux.

     (...) L’absence de structures représentatives des habitants, et donc de contre-pouvoirs, laisse ainsi la place à des opérations médiatiques, peu en phase avec la réalité sociale. Ce déficit n’est malheureusement pas compensé par une représentation municipale qui, le plus souvent, n’est élue que par une fraction très minoritaire d’une population qui ne prend plus guère part aux élections. Aux municipales de 2008, le maire de La Courneuve a été élu avec 3665 voix, ce qui représente 49% des suffrages exprimés, mais 26% des inscrits et 9,6% de l’ensemble de la population totale. Ce vide démocratique favorise au final le développement de politiques dont l’influence sur le réel sera faible.

    Le piège de la médiatisation s’est peu à peu refermé sur la banlieue et ses habitants. Un point d’orgue a été atteint en 2005, où les «experts» invités à commenter la situation étaient le plus souvent issus du monde médiatique. Le seul fait de vivre ou d’avoir vécu en banlieue suffisait alors à rendre crédible l’«analyse». Cette «illusion biographique» permet de crédibiliser le spectacle. Après les rappeurs, un degré supplémentaire dans le ridicule fut atteint par la presse qui sollicita sans retenue l’expertise du comique Jamel Debbouze. On allait enfin comprendre. Cette «pipolisation» de l’expertise de la question des banlieues parachève un processus de substitution de la question sociale et démographique au profit de l’analyse médiatique. Un phénomène qui touche moins d’autres territoires ou populations. Malgré leurs origines populaires, on n’a jamais demandé à Gérard Depardieu ou à Jean-Marie Bigard de commenter les délocalisations industrielles ou la dégradation des conditions de travail de la classe ouvrière."

    Marianne2.fr

     

    « La gauche à la lumière du Sarkozysme (Partie 2)Melenchon : le retour d'une France tournée vers la méditérranée »

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  • Commentaires

    1
    Coma81 Profil de Coma81
    Dimanche 15 Avril 2012 à 14:31

    (Je reprends le commentaire de Myla2 que j'ai dû supprimer faute à une publicité qui s'y était nichée par erreur - attention aux erreurs de manip).

    Bonjour Coma 81

    Merci de m'avoir fait connaître cet auteur. En recherchant des informations sur lui, je suis tombé sur une interwiew de Marianne, intéressante... et qui va dans le sens de ton analyse du sarkozisme, et de la gauche (PS).

    A midi, 3D sur France inter il était question d'Europe, de croissance... un des invités parlait du mouvement "Roosvelt 2012" (un site a été créé) qui propose 15 mesure pour lutter contre la crise et revenir à des politiques plus sociales, plus justes. une pétition, lancée par ce mouvement regoupe actuellement 600 nom. Que penses tu de ces propositions?

    Cordialement,

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