• Frédéric Lordon sur le thème de la socialisation de la finance

    Un signe de plus que la pensée unique est morte, (et que Taddéi en profite comme un petit fou), Frédéric Lordon n'a pas refusé pour une fois une invitation à venir débattre sur une chaine de télévision grand public. Ses propos anticapitalistes qui auraient été inaudibles il y peu, semblent aujourd'hui, la pédagogie de la crise aidant, la pure expression du bon sens. Sur la défensive, l'économiste othodoxe Catherine Lubochinsky avale des couleuvres : décidément, il devient de plus en plus difficile de vouloir confier le secteur bancaire à des intérets privés. Alain Madelin, lui, persiste mais les évidences sont contre lui. Le charme de l'idéologie néolibérale est rompu et elle apparait pour ce qu'elle est : un dogme déconnecté des réalités. Emmanuel Todd, qui traine dans les parages, ne peut s'empêcher de saisir l'occasion pour se payer la tête de notre ancien ministre.

     

     

    Son propos est d'appeler les peuples à reprendre la mains sur la finance, après 30 ans de dictature du capitalisme de dérégulation financière. Voir ci-dessous :

    - Ne pas détruire les banques : les saisir !

    - Et si on fermait la Bourse (émission sur France Inter et article dans le Monde Diplomatique)

    - Pour un système socialisé du crédit

    - Taxe Tobin, SLAM, BLAM, FLAM

    - Quatre principes et neuf propositions pour en finir avec les crises financières


    * * *

     

    Ne pas détruire les banques : les saisir !, Décembre 2010 - Extrait.

    (...) A la question de savoir comment tout ceci peut se finir, la réponse est donc : mal. Et ceci d’autant plus que les corps sociaux commencent à sérieusement renauder. Sans doute l’enchaînement des faits est-il compliqué à suivre dans son détail technique mais le tableau d’ensemble lui est des plus clairs, et tout le monde en voit maintenant parfaitement les couleurs dégueulasses : 1) la finance privée est l’auteur de la plus gigantesque crise de l’histoire du capitalisme ; 2) les banques ne doivent d’avoir forcé les pouvoirs publics à les secourir qu’au fait d’occuper cette place névralgique dans la structure d’ensemble du capitalisme qui leur permet d’enchaîner le corps social tout entier à leurs intérêts particuliers ; 3) cette situation qui a tout de la parfaite prise d’otage aurait dû conduire sitôt le sauvetage de 2008, non seulement à fermer largement le jeu de la finance de marché , mais à recommunaliser le système bancaire en tant précisément qu’il est de fait le dépositaire de biens communs vitaux , à savoir : la sûreté des encaisses monétaires du public et les conditions générales du crédit à l’économie réelle ; 4) infestés par les représentants des puissances d’argent, les Etats n’en ont rien fait et donné le secours pour rien, ou plutôt pour un double bras d’honneur, qui a d’abord pris la forme du maintien des rémunérations exorbitantes et surtout, plus grave, celle de l’application de la férule des marchés aux finances publiques, saignées soit d’avoir sauvé directement les banques, soit de faire face aux coûts de la récession ; 5) les splendides mécanismes des marchés de capitaux concourent avec une rare élégance à l’organisation du pire en rendant insoluble la crise des dettes qu’ils ont eux-mêmes fait naître ; 6) et ceci jusqu’à ce que cette crise-là devienne irrémédiablement la leur à nouveau, menaçant d’un deuxième effondrement du calibre de 2008 ; 7) pendant quoi l’Europe invente à la hâte de nouvelles institutions supposées venir en aide « aux Etats » là où tous voient bien qu’il s’agit de sauver les banques pour la deuxième fois. Or, pour ainsi dire, c’est la deuxième fois de trop – car on se demande encore comment la première a été avalée si facilement par les corps sociaux décidément d’un calme olympien. Jusqu’ici. (...)

    Faire tomber les banques,
    mais par le défaut souverain… 

    Il faut bien reconnaître cependant qu’il n’est pas facile de décourager les plans naufrageurs du public en colère quand le système bancaire lui-même travaille si bien à son propre effondrement… Car voilà où en est la magnifique Europe des traités, celle-là même qui voulait tant qu’on ne l’appelle pas « L’Europe de la finance », et voilà ce qui lui pend au nez comme un sifflet de deux ronds : le défaut généralisé. Désormais les uns entraînent les autres sans qu’on n’ait plus idée ni de la cause ni de l’effet. Dans l’atmosphère de panique qui emporte les marchés obligataires, le fait marquant est en effet la solidarité (dans la déveine) des financials et des sovereigns, c’est-à-dire des titres bancaires et des titres publics. La corrélation de leurs primes de CDS   et de leurs spreads  respectifs donne une idée du degré auquel les destins des finances publiques et des finances bancaires privées sont désormais intriqués puisque sauver les banques ruine les Etats et que le possible défaut des Etats ruinera les banques. C’est l’emballement collectif des investisseurs qui se charge de déployer cette dynamique fatale, la croyance financière au défaut souverain faisant advenir le défaut souverain – et puis juste après le défaut bancaire ! Et la synergie des faillites combinées s’annonce d’une telle magnitude que tous les EFSF de la terre peuvent d’ores et déjà aller se rhabiller.

    Entre faire tomber les banques par un run de déposants en colère et les voir tomber d’elles-mêmes sous l’effet de leurs propres turpitudes, la différence, à résultat concret équivalent, est celle qui laisse au capitalisme financier et à ses « élites » l’entière responsabilité historique de la ruine finale. Et si vraiment, plutôt que de simplement regarder tomber les banques, on voulait activement les faire tomber, la meilleure option à tout prendre consisterait bien plutôt à ce que, par inversion des rôles dans la comédie du bras d’honneur, ce soit l’Etat qui s’en charge en déclarant souverainement le défaut sur sa dette publique. Car pour produire tous ses effets, le défaut « nu », celui du simple bank run citoyen, ne suffit pas, et la manœuvre ne prend tout son sens politique possible que :

    1. de signifier par un geste unilatéral de souveraineté à qui revient le pouvoir en dernière analyse : aux peuples, pas à la finance ;

    2. par répudiation de tout ou partie de la dette publique, de soulager aussitôt les populations de la contrainte d’austérité et de récupérer des marges pour des politiques de croissance ;

    3. de s’armer d’une politique publique de transformation radicale, prolongement nécessaire du simple défaut, visant, d’une part, l’affranchissement du financement des déficits publics des marchés de capitaux [18]) (seul moyen que le défaut maintenant ne vaille pas sur-pénalisation par les marchés plus tard), et, d’autre part, la refonte complète des structures bancaires (de toute façon mises à bas par le défaut même)

    Il y a fort à parier que, parmi les gouvernements commis d’aujourd’hui, il ne s’en trouvera aucun capable de l’insolence affirmative qui est la marque de la souveraineté, et de revendiquer par le défaut l’état de guerre ouverte avec la finance – car après tout le problème est bien plus symétrique qu’on ne croit : la finance peut sans doute nous prendre en otages mais, dès lors qu’il est suffisamment débiteur, l’Etat a aussi les moyens de la ruiner, avec au surplus, derrière, le pouvoir de la ramasser à la petite cuillère et à sa façon. Qu’à cela ne tienne : c’est le développement endogène de la dynamique financière présente qui se chargera de faire le travail, et le défaut que les Etats pourraient endosser dans un geste de rupture délibéré s’imposera à eux comme à des boutiquiers déconfits. Nous n’avons de toute façon plus le choix que de penser sous l’hypothèse de l’effondrement bancaire consécutif à des dénonciations souveraines, revendiquées ou subies, c’est-à-dire sous l’hypothèse resurgie de « l’automne 2008 » – mais avec cette différence par rapport à 2008 que la solution par le sauvetage d’Etat est désormais barrée.

    … et les saisir !  

    A l’honneur (ou au déshonneur) près, toutes les possibilités ouvertes par le défaut combiné des Etats et des banques restent offertes. Car pour tous ses dangers réels, la faillite technique des banques a au moins un effet intéressant : elle permet de leur mettre la main dessus. Et à pas cher en plus. Les arguments de principe pour une recommunalisation du système du crédit abondent ; la situation de faillite leur offre leurs conditions de réalisation – et même de réalisation modique. Car si la nationalisation intégrale est la première étape du processus de recommunalisation du bien commun bancaire, avant la mutation ultérieure en système socialisé du crédit , la situation critique de la faillite générale offre la possibilité d’opérer cette nationalisation par simple saisie.

    A l’inverse des pratiques ordinaires du redressement des entreprises en difficulté, il n’y a pas de solution privée à l’effondrement global des institutions bancaires qui condamne dès lors irrémédiablement leurs actionnaires à la vitrification. Le sauvetage public, quelle qu’en soit la modalité, n’a donc aucun compte à tenir de cette population spéciale qu’on peut d’ores et déjà tenir pour annihilée, conformément d’ailleurs à l’esprit même du capitalisme des sociétés par actions : les apports en fonds propres ne sont pas récupérables et les actionnaires n’acquièrent leur part de propriété (et les droits afférents aux dividendes) qu’en contrepartie d’accepter une perte définitive en cas de faillite – nous y sommes. Saisir les banques faillies n’a donc aucun caractère d’attentat à la propriété puisque la propriété a été anéantie par la faillite même, la faillite étant de ce point de vue l’équivalent capitaliste de la bombe à neutrons qui tue les droits de propriété en laissant intacts les bâtiments, les équipements et même, quoique pendant un temps relativement court, les humains salariés capables de les faire marcher. C’est tout cela qu’il faut récupérer.

    À l’instant t0 plus epsilon qui suit le passage des neutrons, les pouvoirs publics ne se penchent sur le cas des banques à terre que parce qu’il y va d’un bien commun vital pour la société et pour cette raison seule. Le jeu normal du marché anéantit les actionnaires et cette partie-là du jeu ne sera pas modifiée. Le sauvetage public n’a aucune vocation à les ressusciter, il n’a pas d’autre finalité que de nous éviter le désastre collectif qui suit particulièrement d’une faillite bancaire. L’alternative qui naît de cet événement est alors des plus simples et, selon que l’Etat fait ou ne fait pas, ne laisse le choix qu’entre, d’une part, des banques à terre, des actionnaires morts et nous morts avec très peu de temps après, ou bien d’autre part, des banques redressées, des actionnaires laissés morts mais nous vivants par le fait même de la saisie-redressement. On constatera que dans ces deux états du monde possibles les actionnaires meurent identiquement, et que la différence notable tient au seul fait que dans l’un nous mourrons avec eux, dans l’autre pas, raison pour quoi il ne devrait pas y avoir à réfléchir trop longtemps avant de choisir la bonne solution. (...)

    La finance a régné 25 ans, c’est plus qu’il n’en faut pour dresser un bilan, et le bilan dit : c’est assez. La particularité de l’époque réside en ceci que la tyrannie impersonnelle de la finance collabore activement à son propre renversement puisque, par une sorte de nécessité interne qui confirme, en la poussant à son comble, sa vocation à la destruction sociale, elle est sur le point de tout engloutir et paradoxalement jusqu’à elle-même. Les Romains disaient que « ceux que Jupiter veut perdre, il commence par les rendre fous » – nous y voilà. La perspective de chocs immenses n’est pas gaie, mais qu’à la face de l’histoire il revienne entièrement aux fous de l’avoir fait advenir. Et que les autres en tirent le meilleur parti, celui du moment décisif où leur joug se lève, éventuellement de s’être autodétruit, et où ils peuvent enfin se dire que « c’est notre heure »."



    Pour faire connaissance avec Frédéric Lordon, directeur de recherche au CNRS, rien de mieux de de réécouter son passage sur France Inter dans l'émission de Daniel Mermet, Làs-bas si j'y suis : "Et si on fermait la Bourse - mars 2010.

    La première partie est conscacrée à l'analyse de la crise financière (jusqu'à 12min53s)

    Le deuxième partie reprend son article Et si on fermait la bourse paru dans le monde diplomatique (jusqu'à 33ème  minute )

    Dans la troisième partie, il apparait que l'analyse critique renoue avec la tradition socialiste de dépassement du capitalisme.

     

    Et si on fermait la bourse..., Février 2010 - Extrait.

    (...) La Bourse finance les entreprises ? Au point où on en est, ce sont plutôt les entreprises qui financent la Bourse ! (...) 

    La cohérence dans l’incohérence du capital actionnarial atteint d’ailleurs des sommets car, imposant des normes de rentabilité financière exorbitantes, il force à abandonner bon nombre de projets industriels, incapables de « passer la barre », laissant les entreprises avec des ressources financières inemployées... aussitôt dénoncées comme « capital oisif », avec prière de le restituer instamment aux « propriétaires légitimes », les actionnaires — « puisqu’ils ne savent pas s’en servir, qu’ils nous le rendent ! ». Dorénavant, ce qui sort des entreprises vers les investisseurs l’emporte sur ce qui fait mouvement en sens inverse... et donnait son sens et sa légitimité à l’institution boursière. Les capitaux levés par les entreprises sont devenus inférieurs aux volumes de cash pompés par les actionnaires, et la contribution nette des marchés d’actions au financement de l’économie est devenue négative (quasi nulle en France, mais colossalement négative aux Etats-Unis, notre modèle à tous).

    (...) Que la Bourse comme institution de financement, par là différenciée de la Bourse comme institution de spéculation, soit devenue inutile, ce sont les entreprises qui pourraient en parler le mieux. Le problème ne se pose simplement pas pour les petites et moyennes... qui ne sont pas cotées, mais dont on rappellera tout de même qu’elles font l’écrasante majorité de la production et de l’emploi — on répète pour bien marquer le coup : l’écrasante majorité de la production et de l’emploi se passe parfaitement de la Bourse. Plus étonnamment, les grandes entreprises y ont fort peu recours également — sauf quand leur prend l’envie de s’amuser au jeu des fusions et des offres publiques d’achat (OPA). Car lorsqu’il s’agit de trouver du financement, le paradoxe veut que les fleurons du CAC 40 et du Dow Jones aillent le plus souvent voir ailleurs : dans les marchés obligataires, ou bien, par une inavouable persistance dans l’archaïsme... à la banque ! Une succulente ironie veut qu’il y ait là moins l’effet d’une réticence philosophique qu’un effet de plus de la contrainte actionnariale elle-même, qui voit dans toute nouvelle émission l’inconvénient de la dilution, donc de la baisse du bénéfice par action. En somme, le triomphe du pouvoir actionnarial consiste à dissuader les entreprises qui le pourraient le plus de se financer à la Bourse 

    !(...) Quant aux dividendes, on peut mesurer leur croissance à la part qu’ils occupent désormais dans le produit intérieur brut, où ils sont passés de 3,2 % à 8,7 % entre 1982 et 2007, et ceci, il faut le redire, du fait même de l’exercice du pouvoir actionnarial, pour qui la déréglementation boursière a été faite... sur la foi d’une baisse du coût de financement des entreprises !

    Reprenons : contribution nette négative, et contribution brute hors de prix là où elle avait été promise à coûts sacrifiés... On se demande ce qui reste à la Bourse pour se maintenir dans l’existence — à part les intérêts particuliers du capital financier, il est vrai d’une puissance tout à fait admirable. La réponse est : d’autres menaces et d’autres promesses.

    La menace agite le spectre d’une « économie sans fonds propres ». Au premier abord, elle ne manque pas de poids, spécialement en une période où l’on dénonce, non sans raison, la croissance hors de contrôle des dettes privées. Or refuser aux entreprises les bienfaits de la Bourse, n’est-ce pas les renvoyer aux marchés obligataires ou au crédit bancaire, c’est-à-dire à plus de dette encore — et tout le pouvoir aux banquiers, espèce que la crise nous a rendue si sympathique (6) ? Mais une économie sans Bourse n’est pas du tout une économie privée de fonds propres. Trop occupée à vanter ses propres charmes, la Bourse a fini par oublier que l’essentiel des fonds propres ne vient pas d’elle... mais des entreprises elles-mêmes, qui les sécrètent du simple fait de leurs profits, transformés en capital par le jeu de cette opération que les comptables nomment le « report à nouveau » : chaque année le flux de profit dégagé par l’entreprise vient grossir le stock de capital inscrit à son bilan… du moins tant qu’elle ne l’abandonne pas aux actionnaires sous la forme de dividendes. (...)

    L’introduction en Bourse a pour finalité essentielle... d’enrichir à millions les créateurs d’entreprise et leurs « anges » accompagnateurs. On les croyait mus par l’idée générale du progrès technique, le bien-être matériel de l’humanité et la passion d’entreprendre : ils n’ont le plus souvent pas d’autre idée que de faire fortune aussi vite que possible et de prendre une retraite très avancée — il n’y aurait pas de test plus dévastateur que de voir ce qui, la promesse de fortune boursière retirée, resterait des troupes des vaillants entrepreneurs. Des cohortes boutonneuses de la nouvelle économie, combien n’avaient pour idée fixe que de bricoler au plus vite une petite affaire susceptible d’être revendue et de faire la culbute patrimoniale ?

    On fera remarquer que c’est l’essence même du capitalisme que les agents ne s’y activent pas pour des prunes. Sans doute, mais d’une part on pourrait, du coup, nous épargner le gospel entrepreneurial, et d’autre part c’est une chose de désirer s’enrichir de sa création d’entreprise, mais c’en est une autre de ne s’y livrer qu’à la condition (même si elle n’est qu’à l’état d’espoir) de s’enrichir hors de proportion, comme c’est devenu la condition implicite mais sine qua non des créateurs de start-up. Et il est vrai : ce n’est plus la simple rémunération du travail, ou même le revenu tiré du profit d’entreprise qui peut enrichir à cette échelle, mais bien la timbale boursière et elle seule.

    Et c’est ici le terminus du discours de la Bourse. La Bourse n’est pas une institution de financement des entreprises — elles n’y vont plus sauf pour s’y faire prendre leur cash-flow* ; elle n’est pas le roc d’une « économie de fonds propres » — pour l’essentiel ceux-ci viennent d’ailleurs : des entreprises elles-mêmes ; elle n’est pas la providence qui sauve les start-up de l’attrition financière — on pourrait très bien agir autrement.Elle est une machine à fabriquer des fortunes. Et c’est tout. Bien sûr, pour ceux qui s’enrichissent, ça n’est pas négligeable. Mais pour tous les autres, ça commence à suffire.

    Cupidité déboutonnée

    Ainsi, faire la critique de la Bourse conduit immanquablement à retrouver les vraies forces motrices que le galimatias entrepreneurial s’efforce de recouvrir : il n’y est en fait question que d’enrichissement. (...)

    Fermer la Bourse n’a donc pas seulement la vertu de nous débarrasser de la nuisance actionnariale pour un coût économique des plus faibles, mais aussi le sens d’extirper l’idée de la fortune-flash, devenue référence et mobile, cela-va-de-soi pour bien-nés et normalité du « mérite », pour rappeler que l’argent ne se gagne qu’à hauteur des possibilités de la rémunération du travail, ce qui, dans le cas des individus qui nous intéressent, est déjà la plupart du temps largement suffisant. La Bourse comme miroir à la fortune aura été l’opérateur imaginaire, aux effets bien réels, du déplacement des normes de la réussite monétaire, et il n’est pas un ambitieux dont le chemin ne passe par elle — pour les autres, il y a le Loto, et pour plus personne en tout cas, rapporté à cette norme, le travail.

    Aussi la Bourse a-t-elle cette remarquable propriété de concentrer en un lieu unique la nocivité économique et la nocivité symbolique, en quoi on devrait voir une raison suffisante d’envisager de lui porter quelques sérieux coups. On ne dit pas que les arguments qui précèdent closent définitivement la discussion de la fermeture de la Bourse, et il y a sûrement encore bien des objections à réfuter pour se convaincre définitivement de joindre le geste à la parole. On ne le dit pas donc, mais on dit seulement qu’au moins il est temps de cesser de s’interdire d’y penser.

    Dans le Monde Diplomatique


     

    Pour un système socialisé du crédit - Janvier 2009. Extrait à la hâche.

    De quelques envies de nationalisations punitives

    (...) Hors tout argument de principe, il y a déjà dans cette affaire plus qu’il n’en faut pour justifier de céder à la mauvaise humeur et à la tentation de la nationalisation méchante, c’est-à-dire permanente, peut-être même un peu confiscatoire sur les bords. (...) 

    Au moment où la crise fait exploser à la face de l’opinion publique internationale ce mélange, auquel aucune autre corporation ne résisterait, de rémunération obscène, d’incompétence manifeste et d’irresponsabilité sans borne – puisque raflant les profits de la bulle, la finance laisse les dégâts du krach à toute la collectivité … avant de l’appeler à son secours ! (...)


    En situation de récession : la nationalisation-coordination

    (...) Pour qu’une banque consente à prêter, il lui faudrait la certitude que toutes les autres prêteront avec elle et que sa propre contribution ne sera pas qu’un coup d’épée isolé dans l’eau d’une mer démontée. La caractéristique de la coordination bancaire dans ce genre de situation est donc qu’elle porte avec elle ses propres conditions de réussite : si toutes les banques prêtent simultanément, la conjoncture reçoit un puissant soutien d’ensemble et les agents solvables sont maintenus dans leur solvabilité puisqu’ils disposent des moyens de reconduire des productions viables. Mais précisément, l’économie de marché est par construction une forme économique dans laquelle la coordination fait constamment problème. Aussi toutes les banques s’apprêtent-elles à observer chacune par devers elle, les désastres globaux, y compris pour elles-mêmes individuellement, de la coordination manquante. Cette coordination, dont les agents privés livrés à eux-mêmes sont incapables, ne peut donc venir que du dehors : d’une main visible et suffisamment puissante pour prendre les commandes et imposer à tous de se régler sur une certaine ligne de conduite qui leur est mutuellement avantageuse. Or, on l’aura pressenti, il n’est pas d’autre main visible de cette sorte que celle de l’Etat.

    Si, comme il est répété en boucle, mais pour une fois à très juste titre, la récession est le produit direct de la violente contraction du crédit et que, a contrario, seule une restauration des conditions antérieures du crédit permettrait d’éviter le pire qui s’annonce, alors le problème de coordination qui s’y oppose pour l’heure détermine de lui-même sa solution : synchroniser la reprise du crédit par toutes les banques, et non pas simplement par une poignée de banques aidées, sous le commandement autoritaire de l’Etat. Et comme, avec les banques, la simple prière n’est pas tout à fait suffisante, le modus operandi de la manœuvre s’en déduit : la prise des commandes par la nationalisation, accompagnée le cas échéant – probablement il écherra – de toutes les facilités de refinancement nécessaire dont les autorités étasuniennes sont en train de montrer à quelle échelle phénoménale il est possible de les déployer.

     

    La sécurité des encaisses monétaires est un bien public vital (qu’on ne confie pas à des intérêts privés)

    (...) Qu’un hebdomadaire aussi peu suspect de complaisances altermondialistes que The Economist titre à sa une « Le monde au bord du gouffre » devrait en dire assez long sur l’état de péril extrême où les dérèglements de la finance ont porté les sociétés. « Les sociétés » en effet et pas seulement « les économies » car la matérialisation d’un risque systémique géant signifie l’évaporation instantanée de tous les avoirs et encaisses monétaires… pour tout le monde. C’est l’événement maximal en économie et, précisément parce qu’il est maximal, il cesse ipso facto d’être exclusivement économique puisque il a pour effet de plonger toute la société dans un chaos violent au moment où la totalité des agents, entreprises mais surtout ménages, se retrouvent privés absolument des moyens de faire face aux exigences élémentaires de leur survie matérielle dans une économie monétaire à travail divisé. (...)

    Si donc on prend au sérieux que les dépôts, les épargnes et des possibilités minimales de crédit doivent être considérés comme des biens publics vitaux pour la société marchande, il s’en déduit qu’on n’en remet pas la garde à des intérêts privés, à plus forte raison quand ils sont aussi mal éclairés que des banques profondément engagées dans les activités de marchés financiers et sans cesse exposées à leurs tendances déséquilibrantes. (...)

    (...) Ce sont les événements extrêmes qui décident de la configuration de la structure vitale – par anticipation prudente ou par longue méditation des cuisantes expériences du passé. Or, ça tombe bien : un événement extrême, en matière de finance, nous venons d’en avoir un ! Et la solution s’est imposée d’elle-même : on a nationalisé ! (...)


    Nationalisation ou non-privatisation bancaire ?

    Il est pourtant permis de se demander si l’argument central, celui qui reconnaît à la sécurité des dépôts le statut d’un bien public, ne devrait pas moins conduire à une conclusion de nationalisation qu’à une conclusion de « non-privatisation » – ce qui n’est pas exactement la même chose. Car il est vrai que la nationalisation bancaire à grande échelle se heurte à une réserve sérieuse. On pourrait même dire : à une réserve essentielle, puisqu’elle est liée au fait même que l’Etat détiendrait le contrôle direct de tous les moyens de crédit. C’est là le type même de proposition bien faite pour mettre de travers tous ceux qui considèrent que la captation du pouvoir d’émission monétaire par des agents privés est en soi un scandale et qu’un pouvoir si stratégique se devrait d’être entièrement rendu à la souveraineté populaire, c’est-à-dire domicilié en l’Etat. Il y a beaucoup de choses justes dans cet argument-là… à part son ultime conclusion – et ceci, alors même qu’elle semble devoir s’imposer sans coup férir dès lors qu’on en a admis les prémisses !

    (...) Dire cela n’est pas affaire de stigmatisation par principe de l’Etat qui serait par essence moins vertueux ou efficace que « le privé » – il faudrait être particulièrement à la masse pour soutenir de pareilles âneries au moment où la finance privée offre le spectacle de destructions de valeur jamais vues dans toute l’histoire du capitalisme… Mais la méfiance est légitimement suscitée par la taille et la puissance, qui permettent d’anticiper l’abus, la déraison ou la démesure, et elle doit l’être tout particulièrement quand il est question d’un concentré de violence aussi explosif que la monnaie. Car la monnaie est en soi une puissance sociale, dont toutes les autres puissances de la société, grandes ou petites, privées ou publique, cherchent frénétiquement à s’emparer. La monnaie est le méta-bien, c’est-à-dire le bien particulier qui, dans la société marchande, donne accès à tous les autres biens. Elle est donc l’instrument générique du désir. Tous les désirs d’objet de la société marchande passent par elle – la littérature, le théâtre, le cinéma, les plus inspirés comme les plus médiocres, ont-ils jamais cessé de faire fonds sur ce pouvoir magnétique de l’argent-talisman ? C’est pourquoi il ne faut escompter aucune modération ni aucune régulation interne au désir d’argent, et qu’on voit mal par quel miracle l’Etat unique détenteur des moyens de la création monétaire résisterait à la tentation de devenir « émetteur pour compte propre ».

    (...) Il est permis de redouter que le pôle étatique unifié du crédit cède plus souvent qu’à son tour à la tentation de substituer aux critères de la sélectivité économique qui régissent normalement les octrois de crédit, des critères de sélectivité politique avec les risques de surendettement et de mauvaises créances qui vont avec, et plus encore à la tentation d’apporter des solutions monétaires à des conflits qui n’ont pas réussi à être réglés politiquement. Il n’y a sans doute pas d’huile plus efficace à mettre dans les rouages politiques que de la monnaie – à court terme. N’importe quel trouble social ou presque doit pouvoir être éteint avec de la monnaie supplémentaire, formidable adjuvant qui dispense de tous les douloureux arbitrages auxquels sont systématiquement reconduites des finances publiques sous contrainte budgétaire. Or l’Etat est, par construction, le lieu où se totalisent la plupart des conflits sociaux et on imagine sans peine la propagation comme traînée de poudre qui résulterait d’un conflit social difficile auquel l’Etat aurait apporté une solution monétaire « pure », à l’issue de quoi il deviendrait réputé que le robinet monétaire est politiquement disponible et potentiellement ouvert, et qui verrait aussitôt se précipiter tous les secteurs de la société pour obtenir par les mêmes voies des avantages équivalents. Il faut tenter de se figurer la puissance du désir de monnaie qui s’emparerait de toute la société et la ruée générale vers l’« Etat-monétaire » qui s’ensuivrait, pour se faire une idée de la violence politique et sociale qu’enferme la monnaie.

    Là où le pôle fractionné pur est menacé par l’instabilité et la déflation, le pôle centralisé pur est donc, lui, exposé au risque permanent de la sur-émission, du surendettement et de l’inflation, c’est-à-dire au risque de l’Etat-puissance toujours tenté d’ajouter la puissance sociale de la monnaie à la sienne propre. Avertir du risque d’abus monétaire d’Etat n’est nier ni que les allocations monétaires du privé peuvent être fameusement aberrantes, ni qu’il soit possible d’imaginer en principe une politique de crédit public éclairée et justifiée par le financement de besoins sociaux. Ainsi, par exemple, la sélectivité politique, à laquelle il a été fait référence, n’est pas en soi un critère illégitime de l’orientation des crédits – il est très possible par exemple d’envisager de soutenir en crédits des entités chroniquement déficitaires du fait, par exemple, de sujétions de service public, là où bien sûr aucun prêteur privé ne s’engagerait. Mais c’est que la sélectivité politique devienne l’unique critère, et qu’elle prenne le pas systématiquement sur la sélectivité économique qui présente un risque : celui, microéconomique, de l’émission de crédits qui ne seront pas remboursés, et celui, macroéconomique, de la surémission inflationniste. Or les occupants de l’Etat poursuivent des objectifs avant tout politiques, et notamment ceux de leur pérennité au pouvoir, objectifs qui menacent de se subordonner tous les moyens disponibles, y compris les moyens monétaires. Aussi, quitte à insister un peu lourdement, il faut redire que la monnaie n’est pas un pur instrument en attente de ses usages rationnels et qu’il n’y a sans doute pas pire erreur que de prendre sur elle le point de vue étroitement techniciste de « l’ingénieur » : la monnaie est du concentré de désir, et c’est à l’aune de cette charge de violence et de démesure, telle qu’elle en fait un objet quasi-anthropologique, qu’il faut en envisager le maniement et les formes d’institutionnalisation. La grande leçon de La violence de la monnaie, c’était qu’en matière monétaire les modèles polaires purs sont dangereux et qu’il n’y a pas d’autre voie que celle du compromis institutionnalisé entre les principes antagonistes du fractionnement et de la centralisation, de l’Etat instance de la volonté souveraine et de l’Etat abuseur monétaire potentiel, etc.

     

    Les structures d’un système socialisé du crédit

    Reste que, des compromis institutionnalisés, il peut s’en concevoir de nombreux et de fort différents. Celui dans lequel de fait nous nous trouvons a largement fait la démonstration de ses tares à l’occasion de la crise financière : les concessionnaires privés de l’émission monétaire n’ont eu de cesse de sur-émettre du crédit en direction des opérateurs de la finance de marché, nourrissant la plus extravagante crise de mauvaises dettes qu’on ait jamais vue. Pour autant, la nationalisation à grande échelle d’urgence ne devrait être qu’une étape de transition et à terme muter vers une réorganisation complète des structures monétaires et bancaires, restaurant le compromis centralisation-fractionnement, mais évidemment sous des formes qui ne reconstituent pas le système antérieur, c’est-à-dire sous des formes qui refractionnent le système bancaire mais en redéfinissant radicalement le statut des concessionnaires.

    « Refractionner », c’est, à l’encontre de l’unification publique du système du crédit, reconnaître le principe même de la délégation-concession de l’émission monétaire et, plus encore, maintenir l’autonomie opérationnelle des concessionnaires. Mais le point important, appelé à faire véritablement rupture, réside dans la redéfinition de leur statut, et consiste notamment à placer explicitement la concession sous un principe de service public, comme il convient si l’on prend au sérieux l’idée – directrice – que les dépôts et les épargnes sont des biens publics vitaux pour la société. Aussi cette redéfinition statutaire pourrait-elle s’effectuer selon l’esquisse de cahier des charges suivant :

    1. Les concessionnaires de l’émission monétaire ne sauraient être des sociétés privées par actions.

    2. Ni entités actionnariales privées, ni entités publiques sous le contrôle direct de l’Etat, les concessionnaires devraient être des organisations sinon non-profitables, du moins à profitabilité encadrée, c’est-à-dire limitée. (...) 

    3. Existe-t-il alors dans le répertoire des formes juridiques disponibles de quoi habiller adéquatement ce genre d’entité ? Si ça n’est pas le cas, rien n’interdit de faire preuve d’un peu de créativité pour inventer un statut intermédiaire entre les sociétés de capitaux et les établissements publics, et qui ne soit ni de simple association, ni d’ONG, mais un statut sui generis. Quel serait le but de ce statut ad hoc, et en particulier pourquoi refuser de piocher dans le sous-répertoire des établissements publics ? La réponse, on l’a compris, tourne autour de l’idée d’un contrôle public mais qui ne serait pas directement étatique, un contrôle public d’une autre nature, lato sensu pour ainsi dire. Tel est le troisième point de cette esquisse de cahier des charges qui envisage pour les banques un contrôle public local par les parties prenantes : salariés, entreprises, associations, collectivités locales, représentants locaux de l’Etat, etc. Par un argument tout à fait semblable à celui qui s’est appliqué à l’instant au pôle bancaire public unifié, il ne saurait être question que les intéressés au crédit aient directement la main sur le crédit c’est-à-dire, en l’occurrence, que les parties prenantes siègent directement dans les comités d’engagement. Leur place est dans des instances plus distantes et moins opérationnelles – comités de suivi et d’orientation – mais à toutes les échelles, du niveau local (départemental par exemple, ou tout autre circonscription qui fasse sens du point de vue de l’activité économique) jusqu’au niveau « groupe ».

    Tout ceci n’est pas sans faire penser au modèle bancaire mutualiste, mais avec tout de même de sensibles différences et, surtout, avant son formidable dévoiement par les logiques de la finance de marché. Il n’en demeure pas moins que : 1) la multiplicité et l’autonomie opérationnelle des concessionnaires de l’émission monétaire ; 2) la soustraction aussi bien au secteur privé profitable qu’au contrôle étatique direct, au profit d’une nouvelle forme de service public (bancaire) ; et 3) le contrôle public local par les parties prenantes mais moyennant des médiations institutionnelles suffisamment allongées sont les caractéristiques centrales qui définissent, non plus un pôle public unifié du crédit, mais ce qui pourrait être appelé un système socialisé du crédit. (...)

     

     

     

     

     

    Taxe Tobin, SLAM, BLAM, FLAM - Mai 2008. Extrait.

     

    (...)  À la vérité, ma position a sensiblement changé sur la taxe de Tobin (TT). Comme beaucoup je suppose, j’ai d’abord pensé que ses vertus de récoltes fiscales étaient certes agréables mais secondaires, et que l’essentiel résidait dans l’effet de gêne apporté à la spéculation. (...)

    En matière de contre-réaction de la finance, en revanche, il faut sans doute se méfier davantage de toutes les stratégies de compensation du manque à gagner fiscal que ne manqueront pas de déployer les investisseurs. Si les transactions sur les actions, par exemple, sont taxées, qu’à cela ne tienne : les actionnaires institutionnels intensifieront leur pression à la rentabilité sur les entreprises pour que celles-ci, par leurs dividendes ou par leurs performances boursières, « fassent l’appoint » de ce que le fisc leur a soustrait – pas exactement le genre de résultat que nous souhaitons… De même, sur d’autres produits, notamment dérivés, les investisseurs pourraient être tentés de réagir à la diminution fiscale de leurs rendements par un supplément de leviérisation qui leur permettrait de relever la rentabilité financière de leurs positions (...). Or la leviérisation, par ses effets d’amplification des bulles comme des pertes, est l’une des plaies de la finance de marché… qu’une TT menace d’intensifier alors qu’il faudrait la réduire.

    On touche là aux difficultés spécifiques de la taxation des agents de la finance. À peu de choses près, la taxation des agents de l’économie réelle laisse ceux-ci leur revenu diminué et sans grande possibilité de réaction ou de récupération – simplement la puissance fiscale de l’Etat est plus forte qu’eux et s’impose à eux. Tel n’est pas le cas pour les agents de la finance à qui les structures des marchés de capitaux déréglementés ont conféré des marges de manœuvre si larges qu’il leur est toujours permis d’espérer « se refaire », soit sur le dos de l’économie réelle, sur laquelle ils ont désormais un empire inouï, soit en migrant vers de nouveaux compartiments de marché plus risqués ou par le recours à des « innovations » financières toujours plus scabreuses.

    (...) La TT garde donc toute sa pertinence mais moyennant un renversement complet de perspective : il ne faut plus compter sur elle pour combattre l’instabilité financière, comme le voulait sa vocation première, mais pour mettre à contribution fiscale la spéculation internationale – ce qui n’est pas une mince réalisation. (...)

    Il n’en reste pas moins, dans tous les cas de figure, la vulnérabilité d’une TT aux stratégies « du tour de vis supplémentaire »… Or c’est en pensant à ce problème que le SLAM (Shareholder Limited Authorized Margin), quoique instrument fiscal, a pris le parti un peu différent, non de la taxe simple, mais de la taxe de plafonnement. Rappelons que le principe du SLAM, comme impôt auquel seraient assujettis les actionnaires, consiste à fixer, par catégorie d’actif actionnarial, voire par titre, un plafond de rémunération actionnariale totale au-delà duquel un prélèvement confisque la totalité du dépassement. Par construction, il n’y a plus de « tour de vis supplémentaire » possible puisque tout ce que l’investisseur pourrait inventer pour relever sa rémunération actionnariale lui sera de toute façon retiré ! C’était bien là le but de la manœuvre : à la finance actionnariale qui ne connaît pas de limite, le SLAM en donne une.

    C’est vers ce genre de principe que devrait peut-être muter la taxe Tobin – car les objections précédentes n’entraînent nullement que toute taxation financière serait impossible, et le SLAM en est l’illustration même. (...)

    Le dispositif du SLAM s’offre cependant très facilement à une extension qui lui donnerait pour point d’application non pas seulement les actionnaires, mais les entités économiques elles-mêmes lorsque leurs comportements de profits sont notoirement déréglés et dangereux – ce qui est typiquement le cas en l’occurrence. (...)

     

     

     


     

    Quatre principes et neuf propositions pour en finir avec les crises financières - Avril 2008. Extrait.

     

     Quatre principes

     Principe 1  : Quand une bulle est formée, il est trop tard. Elle crèvera nécessairement, avec l’éventualité d’armer tous les mécanismes du risque systémique – c’est-à-dire de la prise d’otage des pouvoirs publics (banques centrales et Trésors) sommés de venir socialiser les pertes sous peine de risquer un collapsus majeur. Le schéma de re-réglementation de la finance doit donc poursuivre l’exigeant objectif stratégique d’empêcher la formation des bulles. On voit tout ce qui sépare ce schéma des pauvres tentatives en cours d’élaboration, notamment aux Etats-Unis – pourtant infiniment plus réactifs que les européens sur ces sujets ! – tentatives qui, de l’aveu même du Secrétaire au Trésor Paulson, n’ont ni la vocation ni la capacité d’éviter de nouveaux accidents financiers…

    Principe 2  : La finance est serve. Sa présence et son action ne sont tolérables qu’à concurrence des services qu’elle rend effectivement à l’économie productive. Et ceci spécialement si l’on prend en considération le potentiel de catastrophes que recèle toute dérive auto-centrée de l’activité financière. C’est pourquoi, compte-tenu du degré manifeste – et manifestement dangereux – d’autonomie pris par la finance contemporaine, la ramener à la subordination exigera sans doute de lui imposer de brutales, mais salutaires, régressions. Il faut y être prêt.

    Principe 3  : (...)  L’incapacité des accords de Bâle à empêcher quelque crise que ce soit en est la tragique démonstration. Rétablir des zones financières à régulation adéquate, sans attendre que les plus intéressés à la déréglementation – Etats-Unis et Royaume-Uni – ne finissent par s’y rendre, exige donc de leur aménager des protections, c’est-à-dire de recloisonner le marché financier mondial.

    Principe 4  : L’Europe est une zone d’activité financière autosuffisante. (...)  Le Royaume-Uni ainsi mis à part, il résulte du principe précédent que la zone européenne de réglementation financière ne peut émerger qu’en cessant d’être ouverte à tous les vents de la finance, donc en envisageant certaines restrictions aux mouvements des capitaux. L’abrogation de l’article 56 (renuméroté 63) du Traité européen consolidé est donc un préalable à toute reréglementation financière sur une base européenne. (...)


     Proposition 1. Désincitation

    Proposition 2. Détitrisation

     Proposition 3. Déleviérisation d’endettement

     Proposition 4. Régulation impérative de tous les acteurs non-bancaires de la finance de marché

    Proposition 5. Déleviérisation « de marché » – les marchés organisés de produits dérivés

    Proposition 6. Nationalisation (européenne) des entreprises de bourse

    Proposition 7. Déleviérisation « de marché » – les marchés OTC

    Proposition 8. Désalimentation : une politique monétaire anti-spéculative

    Proposition 9. Déconnexion : encadrer les rapports entre la zone européenne financière et les zones non régulées (...) 


    « Quel état des esprits sur les marchés financiers ?Crise du "capitalisme de dérégulation financière", Frédéric Lordon »

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  • Commentaires

    1
    BA
    Mercredi 30 Mai 2012 à 22:39

    Chaque Etat européen sera contraint de nationaliser ses banques, contraint et forcé.

     

    Mercredi 30 mai 2012 :

     

    Taux des obligations à 10 ans de l'Italie : 5,934 %.

     

    Taux des obligations à 10 ans de l'Espagne : 6,656 %.

     

    http://www.bloomberg.com/quote/GSPG10YR:IND

     

    La zone euro va exploser.

     

    Mais je ne sais pas quand.

     

    La zone euro va-t-elle exploser en 2012 ?

     

    Le suspens est insoutenable.

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