• "La crise est plus grave que celle de 1929", Robert Boyer


    "Jusqu’à présent, à l’automne 2007, il s’agit d’une crise de régulation du système financier (...) L’édiction de nouvelles règles du jeu pourrait a priori éviter qu’une crise du système financier se transforme en une crise du système économique mondial." - Février 2008


    "Le secteur réel est la prochaine victime des excès de la libéralisation et de l’innovation financière sans contrôle. (...) Plus longtemps les autorités publiques tâtonneront dans les moyens de redresser le système financier, plus probable sera la répétition mutatis mutandis de l’équivalent de la grande dépression américaine des années trente (...) Un encadrement de la finance peut réduire la fréquence et la gravité des crises." - 2009


    "La crise est plus grave que celle de 1929. (...) Vous avez trois pôles à peu près égaux, Etats-Unis, Chine et Europe, et chacun a sa crise. Et la crise de l'un se répercute sur les deux autres. C'est extraordinairement dur à gérer. (...) Il ne faudrait ouvrir le marché boursier qu'une fois par trimestre. Ou une fois par an." - Aout 2011


    "Au régime fordiste succède un régime très incertain d'approfondissement des inégalités dans les années 80, puis un régime de croissance fondé intégralement sur le crédit [de sorte que] si le crédit s'arrête, la consommation s'arrête. Le désendettement va durer des années. (...) 

    Si la crise est si grave, c'est à cause de la rupture dans la responsabilité du contrat, institution de base d'une économie de marché. Si je peux éviter de garantir la qualité du contrat, alors, par définition les créances sont socialisées à l'ensemble de l'économie. J'ai une crise systémique dans laquelle seule la collectivité peut récupérer l'extême division du travail. Nous vivons une crise de l'anomie de la division du travail dans la finance. Bonne chance aux banquiers centraux et aux régulateurs parce qu'ils n'ont pas l'information nécessaire [pour intervenir]. La crise est plus complexe et plus grave que celle de 1929. Elle va durer." - Mars 2012 (au Collège de France) :


     Séminaire du 14 mars 2012. Robert Boyer. ''Crise et crises, invariants et nouveautés''


    * * *



    Robert Boyer: «La crise est plus grave que celle de 1929», Médiapart - Août 2011.

    "La crise est plus grave que celle de 1929. Lors du premier sauvetage du système financier (en 2008, ndlr), nous avons transformé la dette privée en dette publique. Le drame, c'est qu'aujourd'hui, les Etats n'ont plus les capacités d'un deuxième sauvetage. Si bien que, si un Etat décrète qu'il ne peut plus rembourser ses dettes, des banques feront faillite. Nous sommes vraiment poussés dans nos retranchements. Et très peu de solutions sont sur la table – des défauts, l'inflation, ou la guerre.

    Nous nous sommes lancés dans des politiques d'austérité, avec l'idée de pacifier les marchés. Mais à présent que ces politiques tuent la croissance, les marchés s'inquiètent dans l'autre sens: ils craignent maintenant que l'Europe soit un continent perdu pour la croissance... C'est catastrophique. Il n'y a pas plus versatiles et cyniques que les marchés. Angela Merkel et Nicolas Sarkozy sont devenus leurs marionnettes.

    Il faut donc faire remonter le diable de la finance dans sa boîte. Sauf que l'opération est très délicate: le capital financier est international, et donc difficile à contrôler. Et il s'est tellement technicisé que les ministres des finances sont incapables d'en saisir la matière, afin de mieux les encadrer. Nous assistons à une perte de pouvoir et d'expertise des politiques. 

    En juillet, l'hebdomadaire The Economist promettait un avenir japonais aux Etats-Unis et à l'Allemagne: une croissance anémique pendant la «décennie perdue», une baisse des prix et un endettement record... Vous êtes d'accord? 

    Les Américains se sont longtemps moqués des Japonais. Mais ils n'auraient pas dû. Les points communs entre les Etats-Unis et le Japon sont nombreux. Des deux côtés, les taux d'intérêt fixés par la Banque centrale sont nuls. On limite de manière radicale les marges de manœuvre monétaires. Et dans le même temps, aux Etats-Unis, il y a ces fous du Tea party, qui considèrent que l'Etat est un grand voleur, et qu'il faut couper les dépenses de l'Etat. On perd l'outil budgétaire. Barack Obama ne peut donc plus compter sur la relance. Il n'a plus d'accélérateur. Il n'a plus qu'à prier pour que les banques recommencent à prêter aux entreprises. Mais pourquoi le feraient-elles, alors que la consommation est quasi stagnante, et que la sur-capacité menace? 

    Autre point commun: comme au Japon, où les ménages détestent la dette, les Américains endettés vont utiliser les années à venir pour se désendetter. Au lieu de consommer, ils vont épargner. Quant aux banques, elles vont tenter de discrètement passer les pertes au fil des ans, pour liquider leurs actifs pourris. Je ne crois pas à un effondrement apocalyptique des Etats-Unis, mais plutôt à une longue période de stagnation à la japonaise. L'ensemble des moteurs de l'économie américaine, de la consommation aux exportations, est à l'arrêt. (...) 

           La crise de l'euro est aussi grave que la crise américaine?

    Bien sûr que non. Si l'on consolidait (fusionnait, ndlr) les dettes des pays européens, elle serait très inférieure à la dette américaine. Quant au potentiel productif, il reste bien plus élevé en Europe, grâce à l'Allemagne et aux pays du Nord. L'Europe a l'expérience des crises. Et elle sait qu'elle est menacée de déclin. Sa véritable faiblesse est politique: elle n'a pas de gouvernement.

    Les deux premières années d'application du nouveau traité de Lisbonne ont montré l'incohérence de ses institutions. On a fait décoller un avion magnifique, avec un réacteur splendide, mais l'on a oublié les gouvernes et le train d'atterrissage. Nicolas Sarkozy et Angela Merkel sont en train de bricoler un train d'atterrissage en toute urgence, mais ils ont oublié des pièces, et ils ne savent plus comment atterrir. A cause de notre manque de coordination, nous avons précipité une crise grave. La crise américaine, elle, est avant tout structurelle.

    Angela Merkel est devenue très impopulaire en Allemagne. Elle est donc obligée d'attendre le dernier moment, pour des raisons de politique interne. Et ce dernier moment peut arriver si tard, qu'il précipite l'éclatement de l'euro. Les marchés sont extrêmement rapides, et les politiques, eux, sont très lents. La chancelière n'a pas compris son rôle. Elle n'est pas seulement dirigeante de l'Allemagne. Elle a en charge l'avenir de l'Europe. Elle ne l'a pas du tout intégré.

    Il faut bien comprendre que le Rhin, en économie, est plus large que l'Atlantique. Il y a une conception morale de l'économie, en Allemagne, qui n'existe pas en France. La dette est synonyme de culpabilité. Le “peuple” a fait des sacrifices pour la croissance du pays, a consenti à des baisses de salaires. Aussi peu keynésien qu'un Allemand, impossible. Pour eux, si les Grecs font des bêtises, il y aura toujours d'autres débouchés: les Brésiliens ou les Indiens, par exemple. Ce qui prime, c'est la concurrence, la capacité d'innover, les exportations.

    Quand Nicolas Sarkozy et Angela Merkel se font une bise, c'est la matière et l'anti-matière. Ils ne se comprennent pas. Ils sont dans des univers mentaux très différents. A l'inverse de l'Allemagne, l'économie française traverse, depuis 2003, une période de grande faiblesse. Je suis horrifié par le décrochage permanent, et en particulier l'érosion régulière du solde commercial. La capacité économique de la France est toute petite, alors que l'Allemagne sait s'insérer dans l'économie mondiale. Nous avons besoin de l'Europe, puisque nous ne sommes pas capables d'aller concurrencer les Allemands en Chine. C'est toute la difficulté: nous sommes bien trop secondaires, pour imposer quoi que ce soit à l'Allemagne.

        Sarkozy et Angela Merkel ont proposé, mardi, de mettre en place un   gouvernement de la zone euro, et à nouveau relancé le projet d'une taxe sur les transactions financières. Qu'en pensez-vous?

     

    Ils ont commis une erreur émouvante: ils ont trouvé la manière dont on résoudra des crises dans le futur, sans rien débloquer de la crise actuelle. A court terme, que fait-on?  Les euro-obligations ne changent rien à court terme. Certes, une taxe type «taxe Tobin», si elle voit le jour rapidement, permettrait de freiner un peu les mouvements financiers. Mais en attendant, la crise des dettes souveraines reste monumentale. Jusqu'à présent, il n'y a que la Banque centrale européenne (BCE) qui est parvenue, en rachetant de la dette italienne et espagnole sur les marchés secondaires ces derniers jours, à enrayer, un peu, la hausse des taux pour ces deux pays... C'est très fragile. 

               Faut-il émettre des euro-obligations pour contrer la spéculation ?

    Cela reviendrait à inaugurer un fédéralisme financier. Donc je suis tout à fait d'accord. Mais les doutes sur la dette grecque sont tout de même considérables, et je ne vois pas comment les Allemands pourraient accepter de rembourser leur dette à un taux plus élevé que leur taux actuel. Le mot d'ordre en Allemagne, c'est justement: pas d'Europe des transferts... Et les modèles économiques manquent, mais l'on peut penser que des euro-obligations, cela voudrait dire que les Allemands consentiraient à payer au moins 50 milliards d'euros de plus par an... On est en plein bricolage. Bien sûr, si l'on avait mis en place ces euro-obligations plus tôt, avant la crise, cela serait passé comme une lettre à la poste.

            Alors que faut-il faire?

    Il faut admettre clairement que les Grecs ne pourront pas payer. Je plaide pour un défaut de la Grèce, sur le modèle argentin de 2001, mais sans pour autant sortir de l'euro. D'abord, il faut renégocier à la baisse la valeur des dettes, à la manière des «Brady bonds». Immédiatement, tout l'argent qui part dans le service des intérêts de la dette aujourd'hui serait réorienté vers l'éducation et l'investissement. Mais cela risque de mettre en difficulté les banques françaises et allemandes qui détiennent beaucoup de dette grecque, et bien sûr toutes les banques grecques. Dans ce cas, mieux vaut utiliser les aides européennes que l'on est en train de débloquer, pour recapitaliser ces banques directement.

    Ce que montre l'exemple argentin, c'est que l'économie repart, si l'on enlève cette contrainte sur le système financier. La grande différence entre la Grèce et l'Argentine, toutefois, c'est le taux de change. En Argentine, le taux de change était sous-évalué, ce qui a permis à l'économie de repartir très vite. En Grèce, sortir de l'euro et revenir à la drachme serait dramatique. La chute de la valeur de la monnaie locale serait monumentale. Et même si l'on maintient au départ la dette actuelle libellée en euro, elle exploserait après révision, au fil des mois. 

              Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ont aussi proposé de faire adopter aux membres de la zone euro une «règle d'or» sur l'équilibre budgétaire. Utile?

    Cette histoire de “règle d'or” est absurde. Le pacte de stabilité (qui fixe le plafond de 3% du PIB pour les déficits publics, ndlr) est de droit européen. Il est donc de toute façon supérieur aux constitutions nationales, et cela n'a pas empêché les pays de le violer allègrement. Les exécutifs européens ont perdu le levier du taux de change, avec l'euro, et le levier du taux d'intérêt, avec la Banque centrale européenne (BCE). Il ne leur restait donc plus que l'outil budgétaire. La seule politique possible était de laisser filer les déficits...

    C'est ce qu'a fait la France. Sinon, les pays sont en pilotage automatique complet, et l'on débouche sur une crise politique d'envergure: tout serait réglé, depuis Bruxelles, par des mécanismes technocratiques. Quelle naïveté, du coup, de vouloir imposer cette règle d'or... C'est certes un beau piège politique que l'on tend à l'opposition, mais ce n'est pas sérieux.

              Vous avez dit, en ouverture de l'entretien, que la crise est plus grave qu'en 1929. Pourtant, à la différence des années 1920, l'économie mondiale peut compter sur des pays émergents très dynamiques...

    Je n'en suis pas certain. Et c'est tout le drame actuel. Je pensais qu'il y aurait d'abord la crise européenne, puis la crise américaine. Et ces fous du Tea Party ont été capables de synchroniser la crise américaine avec la crise européenne. Deux crises en même temps. Et puis il y a la Chine, confrontée à des déséquilibres considérables. Elle cherche à doper la demande des ménages. Mais pour cela, il faudrait qu'elle distribue du pouvoir d'achat. Or les salariés n'ont aucun pouvoir, et la concurrence entre les provinces est telle, qu'il n'est pas simple de relever le salaire de base.

    Chaque province cherche à attirer des capitaux, et les banques donnent des crédits aux entrepreneurs. Vous avez donc des paquets de mauvaise dette dans les provinces, que la Banque centrale pourrait décider de racheter, mais cela serait périlleux. La crise est rampante en Chine. Conséquence, quand ça éclatera: il n'y aura plus d'achat du bon du Trésor américain, ni d'achat d'obligations européennes, pendant un temps... Les deux crises que nous vivons ne sont rien à côté de ce scénario. On devra par exemple arrêter la cotation du dollar...

    Vous avez trois pôles à peu près égaux, Etats-Unis, Chine et Europe, et chacun a sa crise. Et la crise de l'un se répercute sur les deux autres. C'est extraordinairement dur à gérer.

                  On pourrait vous répondre que c'est le rôle du G-20, présidé cette année par Nicolas Sarkozy.

    Au G-20 de Londres (en avril 2009, ndlr), les chefs d'Etat redoutaient l'effondrement du système. Ils ont décidé de taper sur les bonus. Ridicule: ces bonus ne sont que la conséquence de tout un système. Et puis les affaires sont reparties. Business as usual. Le G-20 est miné par des intérêts très divergents, entre les pays anglo-saxons, la vieille Europe, et les émergents... Il n'a quasiment rien décidé.

    C'est plutôt le G2 Chine/Etats-Unis qu'il faudrait suivre. Dans cette configuration, l'Europe est la plus faible. Nous sommes le ventre mou du système mondial. Nous n'avons pas, par exemple, de politique de change: le niveau de l'euro s'établit en conséquence de ce qu'il arrive aux autres monnaies. On est donc ballottés. L'Europe ne croit plus à son modèle d'économie sociale de marché.

    Le seul espoir, dans ce paysage, serait que l'on bute sur des pénuries de main-d'œuvre en Chine, mais aussi sur des conflits sociaux, qui permettent une inflation en Chine. Cela provoquerait un retour de l'inflation, porté par les salaires en Chine, et qui réduirait le poids des dettes dans le monde. Ce serait un magnifique scénario.(...)

             A la veille de la présidentielle, quel regard portez-vous sur le débat sur la crise, au sein de la classe politique?

    Des guerres de personne, des petites phrases, aucune vision claire. Des partis de plus en plus coupés des citoyens. Le fait d'avoir fait précéder les législatives de l'élection présidentielle a donné la priorité à des machiavéliens. Des Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy. Aux dépens d'hommes d'Etat, qui n'hésitent pas à violer l'opinion publique si la conjoncture est grave.

    Je suis aussi frappé, pour certains candidats à la candidature socialiste par exemple, par leur ignorance totale de l'économie mondiale. La Corrèze, c'est bien, mais il faut aller voir ailleurs. La détérioration de la qualité du personnel politique est impressionnante. Les intellectuels politiques, comme le furent Michel Rocard ou Jacques Delors, ont disparu. Du coup, les politiques sont prisonniers des conseillers économiques. Ils sont non seulement coupés de leur base, mais n'ont pas non plus la capacité d'analyser le monde. Vu la complexité de la crise, c'est inquiétant.

    Barack Obama, davantage juriste que géostratège, n'est pas non plus parvenu à se défaire des contradictions de la société américaine. Alors qu'il était un espoir incroyable. Il s'est montré incapable de déplacer d'un centimètre les lobbys de la santé, du pétrole ou de la finance. Prenons la magnifique loi financière qu'il a concoctée: pas un seul décret d'application n'est passé depuis! Les républicains bloquent. Le système est invariant par rapport à celui qui s'est fracassé. Rien n'a changé.

                  Une dernière proposition pour éviter la déprime?

    Mon collègue Frédéric Lordon en a déjà parlé: il ne faudrait ouvrir le marché boursier qu'une fois par trimestre. Ou une fois par an. Une seule séance suffirait pour établir la valeur, par exemple, de la Société générale, en fonction de ses résultats annuels. Et l'on éviterait tous les phénomènes de contagion et de rumeurs, sur lesquels prospère la spéculation. Et je propose aussi, pendant que l'on y est, de ne publier qu'un sondage d'opinion par an. Pour tenter de reconstituer le lien des partis avec les citoyens. Je peux vous assurer que l'on ne vivrait plus du tout dans le même monde.


    * * *


    Feu le régime d’accumulation tiré par la finance : La crise des subprimes en perspective historique, Robert Boyer - 2009. Extrait à la hache.

     

     1. Introduction : un retournement historique de la financiarisation

     Au milieu des années 2000, l’économie américaine constituait la référence dans l’évaluation des performances des autres pays de l’OCDE. À la fin des années quatre-vingt-dix on mesurait le retard pris par l’Europe dans la maîtrise de la production et l’usage des techniques de l’information et l’adoption de l’organisation de la Silicon Valley. Jusqu’en 2006, ce fut à la sophistication de l’innovation financière et au rôle déterminant de Wall Street que maints experts attribuèrent la plus forte croissance américaine comparée à celle de l’Europe, considérée globalement puisque certaines économies, anglaise, irlandaise ou espagnole, manifestaient un dynamisme certain. Mais précisément, n’avaient-elles pas adopté le modèle d’une croissance tirée par la finance, en particulier grâce à l’essor du crédit immobilier ?

     Depuis l’éclatement de la bulle immobilière américaine en mars 2007, le paysage intellectuel aussi bien que les politiques économiques ont bien changé ! Le propos du présent article est de rendre compte de ce renversement et d’en tirer les conséquences concernant le rôle des pouvoirs publics dans la direction et l’intensité de l’innovation financière. (...)


     2. Une croissance tirée par la finance était donc possible aux États-Unis…

     Il importe d’abord d’insister sur les charmes de la financiarisation car ce processus a marqué l’ensemble de la société américaine et n’a pas manqué de susciter des tentatives d’importation d’un tel régime dans d’autres pays de l’OCDE. Or ce régime de croissance marque une rupture complète par rapport à la logique du fordisme caractérisé par un compromis institutionnalisé fondateur, celui du rapport salarial, assurant la synchronisation de la production et de la consommation de masse. Dans une économie financiarisée, c’est le régime monétaire et financier qui occupe la place hiérarchique qu’avait le rapport salarial dans le modèle de croissance de l’après seconde guerre mondiale. (...)

     Si la communauté financière exige de hauts rendements, stables au cours du cycle, la contrepartie n’est autre qu’une flexibilisation de la relation salariale à travers une rapidité accrue d’ajustement des effectifs mais aussi une plus forte sensibilité du salaire aux résultats financiers de l’entreprise et à la conjoncture générale. Ce facteur pèse a priori négativement sur la consommation, mais il se trouve compensé par le fait que le patrimoine financier des ménages s’étant considérablement développé, sous l’effet en particulier du développement des fonds de pension, les effets de richesse deviennent importants dans l’évolution de la consommation des ménages. (...)

     La politique économique connaît une transformation équivalente en réponse aux demandes de la finance. D’un côté, la mobilité internationale du capital limite singulièrement la possibilité de taxation, ce qui reporte la charge fiscale sur les salariés et éventuellement le capital immobilier irréversiblement lié au territoire national. D’un autre côté, le banquier central voit son rôle significativement, si ce n’est totalement, redéfini. Il n’a plus seulement à optimiser la fixation du taux d’intérêt en fonction de difficiles arbitrages entre inflation et chômage car il a aussi la fonction de veiller à la stabilité financière. Soit qu’il évite la formation de bulles spéculatives par une hausse préventive du taux d’intérêt, soit qu’il joue le rôle de prêteur en dernier ressort face à un effondrement financier qui menace la viabilité même d’une économie marchande. Cette hypothèse avancée par des experts de la politique monétaire américaine (Blinder, 1997), longtemps ignorée par les macroéconomistes du monde académique prend tout son sens dans la crise actuelle des produits dérivés du marché immobilier américain. (...)

     La variable centrale n’est autre que le cours boursier puisque c’est l’entité qu’observent simultanément les entreprises dans leur choix de mode de gouvernance et leurs décisions d’investissement, les salariés dans la gestion de leur épargne et leurs décisions d’endettement, mais aussi le banquier central dont la fonction est d’éviter l’entrée dans une zone d’instabilité.

     En opposition avec le modèle fordiste, la consommation des ménages dépend étroitement de la richesse financière qui elle-même permet d’accéder au crédit alors même que stagnerait le salaire réel. Dans ce modèle, une austérité salariale peut impliquer une croissance des profits telle que l’augmentation des cours boursiers justifie un essor de la consommation des ménages. (...)

    Il faut souligner combien, a priori, ce régime économique est paradoxal : alors que dans le fordisme c’est la logique de la création de valeur ajoutée qui domine, dans le modèle financiarisé c’est l’anticipation de la richesse future, telle que mesurée par la bourse, qui déclenche le processus de production. Les anticipations et la confiance en la finance sont donc déterminantes quant à la possibilité d’un tel régime. Un calibrage du modèle correspondant fait ressortir que les conditions de stabilité étaient a priori satisfaites pour l’économie américaine des années quatre-vingt-dix : importance du patrimoine financier des ménages, large fraction du revenu disponible liée aux gains en capital, détention d’une partie significative du patrimoine sous la forme d’actions et d’obligations, soit directement, soit indirectement par l’intermédiaire des fonds de pension . Ainsi peut s’expliquer qu’au début des années 2000 de nombreux macroéconomistes européens aient conseillé à leur gouvernement respectif d’adopter les méthodes américaines faisant du crédit et de la finance l’instrument clé de l’action sur l’activité économique.

    2.1. … Mais il n’est pas généralisable aux autres pays à l’exception du Royaume Uni…

     Mais cet espoir était naïf car les structures économiques américaines sont finalement assez exceptionnelles puisque seul le Royaume-Uni s’approche de la configuration américaine. En effet, pour tous les autres pays, tout particulièrement le Japon, l’Allemagne et la France, c’est une logique productiviste de création de valeur ajoutée dans l’entreprise non financière qui prévaut, beaucoup plus que la valeur actionnariale et la financiarisation tous azimuts, qui détermine l’activité économique . De plus la formalisation révèle que si c’est la première logique qui prévaut, alors l’introduction d’une valeur actionnariale détériore l’équilibre macroéconomique, aussi bien pour les entreprises que pour les salariés. (...)

    Tableau 1 – Ce modèle a peu de chances de se diffuser au reste du monde

    Pays
    Paramètres

    États-Unis

    Grande Bretagne

    Canada

    Japon

    Allemagne

    France

    Propension moyenne à consommer (1996)


    0.95


    0.926


    0.956


    0.869


    0.884


    0.908

    Patrimoine boursier/ revenu disponible (1997) %


    145


    75


    95


    30


    25


    20

    Gain du capital /revenu disponible (%)


    35.5


    15


    11


    - 7


    7


    5

    Proportion des actions et obligations dans le total des actifs financiers des ménages


    28.4


    52.4


    n.d.


    25.3


    21.3


    14.5

    Source : Boyer, 2000

    (...)

    4. La période contemporaine : les réglementations systématiquement en retard par rapport à l’innovation financière

     Le mouvement de libéralisation financière tant interne qu’externe a eu pour effet de rendre beaucoup plus aisées les innovations financières. Comme elles se sont multipliées, on dispose en 2008 d’un échantillon suffisant d’innovations et de crises pour pouvoir porter un jugement d’ensemble : en l’absence de réglementation et de contrôles publics adéquats, le risque est grand que les innovations financières débouchent sur une crise locale, sectorielle, financière et dans certains cas, macroéconomique. La dernière décennie peut s’interpréter comme la course du lièvre et de la tortue : l’innovation des agents financiers – dans le rôle du lièvre – lance le processus et c’est aux pouvoirs publics, dans le rôle de la tortue, d’écluser les coûts des crises financières qui en dérivent et de tenter d’en éviter la répétition par une nouvelle stratégie et éventuellement un renouvellement des réglementations. En effet, les marchés financiers qui étaient censés s’autoréguler sont en fait le lieu de crises souvent dramatiques pour l’économie et la société considérées. (...)

    La rapidité du renversement de conjoncture, l’inter-connectivité croissante des divers marchés, la facilité avec laquelle s’amorce une spirale de dépression cumulative de tous les actifs tranche en général le débat en faveur d’un sauvetage public, au-delà même du programme politique des gouvernements concernés, ou de l’avertissement des économistes ou des protestations des partis politiques d’opposition. La trajectoire américaine depuis mars 2007 est illustrative de l’improvisation qui préside à la gestion des crises financières systémiques.

    5. Une crise attendue… bien que sans précédent

    (...)  Ainsi dans la crise américaine des subprimes, se conjugue l’ensemble des traits déjà diagnostiqués dans les précédentes crises : multiplication d’innovationsad hoc difficilement maîtrisables par des tiers, confiance dans des modèles estimés sur une période relativement courte, certitude d’un accès permanent à la liquidité, course à la recherche des effets de levier pour obtenir des rendements toujours plus élevés des capitaux propres en réponse à la valeur actionnariale, systèmes de rémunération des intermédiaires financiers favorisant la prise de risque par son report sur des tiers, lobbying auprès du pouvoir politique pour éviter toute intrusion des autorités de contrôle dans des marchés particulièrement rémunérateurs. On comprend dès lors que la crise soit d’une ampleur sans précédent puisque se totalise l’ensemble des problèmes et des déséquilibres qui ont en permanence été niés ou reportés dans le temps tout au long des années 2000.

     Face à l’éclatement de cette bulle et l’extension et la gravité de ses conséquences pour l’ensemble du système financiers, tant les acteurs du marché que les experts ont été les premiers surpris. Mais il faut s’en étonner car, comme il vient d’être montré, les avertissements n’ont pas manqué depuis la fin des années quatre-vingts puisque les diverses crises ont éclairé les différentes faiblesses de l’organisation financière Nord-Américaine. Confiance excessive en des modèles théoriques avec le krach boursier de 1987 et plus encore l’effondrement de LTCM. Danger de laisser libre cours à une entreprise de créer puis gérer un marché de masse d’un produit financier potentiellement instable et alimenté par un usage créatif des conventions comptables comme le montre la faillite d’ENRON. Collusion entre les financiers et le pouvoir politique pour exempter les innovations financières des banques d’investissement de tout contrôle public avec les dérivés de l’énergie et bien sûr ceux du marché hypothécaire américain. Désarroi des autorités politiques lié au fractionnement du contrôle public, une fois qu’une faillite locale risque de déboucher sur un effondrement systémique avec la faillite puis la nationalisation de Northern Rock et les difficultés des autorités américaines à ajuster leurs stratégies à la gravité de la crise des subprimes, depuis septembre 2008 (figure 8). Or l’histoire des crises financières enseigne qu’elles sont d’autant plus graves et longues que les pouvoirs publics tardent à en prendre la mesure. C’est l’une des raisons pour lesquelles la période actuelle, bien que différente, s’inscrit dans la lignée de celle de 1929.


    5.3. Le caractère antinomique de la division du travail dans la finance : une crise systémique liée à l’abandon de la responsabilité directe des contractants

     En bonne dialectique, la combinaison de ces mécanismes débouche sur une forme originale de crise, dont certains aspects sont sans précédent. En effet la caractérisation précédente n’épuise pas l’explication du cœur de la crise des subprimes. Il faut en trouver l’origine dans la croyance partagée par les financiers et nombre d’experts selon laquelle la finance contemporaine aurait atteint avec les techniques de transfert du risque l’équivalent de la division du travail dans le secteur productif traditionnel. La titrisation aurait marqué une nouvelle étape dans l’approfondissement de la gestion du risque en le faisant porter sur les acteurs les plus capables de l’évaluer et de l’assumer (Brender, Pisani, 2001). Ce serait donc une contribution majeure à l’efficacité de l’allocation du capital et par voie de conséquence, à la croissance et au bien-être des sociétés modernes. La séparation du financement et du risque était même présentée à l’époque comme une étape décisive pour réduire l’ampleur et la fréquence des crises. (...)

    6. La fin du régime d’accumulation tiré par le crédit aux ménages

     La crise des subprimes marque probablement la fin d’une époque tant pour la financiarisation que pour les ressorts de la croissance aux États-Unis. Pour en comprendre l’importance, il faut concevoir la crise de 2007-2008 comme la conjonction de trois processus.

    • Les États-Unis connaissent une crise tout à fait classique dans laquelle la surproduction de logements a pour correspondant la production de créances irrécouvrables. (...)

    • La crise immobilière fait deux victimes. Ce sont d’abord les Américains qui sont expulsés en masse de leur logement au point de créer de nouvelles villes fantômes… dont l’Amérique est coutumière. Mais conformément à la fable de l’arroseur arrosé, les financiers sont aux premières loges pour mesurer la gravité de la crise. Sachant qu’aucun de leurs partenaires ne sait quelle est sa solvabilité, ils s’empressent de couper tout crédit, si ce n’est au jour le jour et à des taux dignes de la défiance que suscitaient dans les années quatre-vingt-dix les établissements financiers des pays émergents en crise . Comme les organismes semi-publics de régulation du marché des prêts hypothécaires avaient été incités à prendre plus de risques et être plus dynamiques – nouvelle preuve de la prégnance de la convention du logement pour les pauvres – Fannie Mae et Freddie Mac n’évitent la faillite pure et simple que grâce à un contrôle public complet, dans l’espoir que cela freine l’effondrement des autres dominos du marché hypothécaire . On mesure l’ampleur des effets de réverbération internes au système financier américain.


    • À l’automne 2008, les effets récessionnistes sur l’économie réelle commencent à se faire sentir. Mais il serait erroné d’imaginer qu’il s’agit d’un cycle des affaires comme les autres. Comme il a été déjà montré dans l’analyse de la succession des crises (figures 3 à 7) et comme cela avait pu être anticipé grâce à l’usage d’un modèle extrêmement simple de croissance tirée par la finance (Boyer, 2000a), la crise des subprimes marque l’arrivée aux limites de la croissance américaine. Non seulement l’accès plus facile au crédit et les espoirs d’enrichissement grâce à la Bourse ont quasiment réduit à zéro l’épargne des ménages (graphique 8) mais encore ce processus n’a été acquis qu’à travers un approfondissement continu de l’endettement rapporté au revenu disponible des ménages (graphique 9). À cet égard les États-Unis ne sont dépassés que par la Grande-Bretagne, elle aussi victime d’une crise majeure et précoce par rapport au reste de l’Europe.


    Graphique 9<br/>Un endettement cumulatif


    7. Conclusion

     (...) La présente analyse montre, au contraire, que le secteur réel est la prochaine victime des excès de la libéralisation et de l’innovation financière sans contrôle. Ainsi l’opinion publique américaine, pourtant si portée à dénoncer le rôle négatif de Washington et des réglementations fédérales, demande aujourd’hui une reprise en main par la collectivité de l’organisation financière. Au mot d’ordre « laissez-nous nous enrichir sans frein même si nous ne comprenons pas pourquoi » a succédé une demande pressante « protégez-nous d’une finance prédatrice et garantissez nos avoirs ».

     (...) la communauté financière a créé une pyramide d’instruments financiers de plus en plus ésotériques qui se sont considérablement éloignés du produit de base. Cela a fini par rendre impossible l’évaluation de tous les actifs correspondants dès lors que s’est retournée l’évolution du prix de l’immobilier et que se sont effondrées les conventions (mark to market, model to market) qui permettaient leur évaluation. On comprend ainsi aisément l’inefficacité des politiques traditionnelles visant à éviter la répétition de la crise de 1929. La FED a beau inonder de liquidités d’abord les banques commerciales puis les banques d’investissement, le Trésor organiser une politique keynésienne à travers le budget et la fiscalité, voire annoncer la création d’une institution de défaisance, dotée de 700 milliards de dollars visant à alléger le bilan des établissements financiers des produits liés aux subprimes, les institutions financières continuent à douter les unes les autres de leur liquidité et de leur solvabilité respectives car elles sont dans l’incapacité d’estimer la valeur nette de leur bilan. Seule une intervention à la racine du blocage des marchés, à savoir une évaluation adéquate de chacun des actifs, permettrait un redressement endogène de la confiance, donc des cours boursiers et du crédit.

    7.3. Une issue incertaine : décennie perdue ou dépression ?

     De fait, trois mécanismes au moins concourent à rendre possible et vraisemblable la succession de plusieurs années de chute de l’activité. À un premier niveau, le marché immobilier américain donne d’ores et déjà une image de ces enchaînements qui conduisent à résorber progressivement la surproduction de logements qui avait été associée au relâchement de la contrainte de crédit.

     La probabilité d’une dépression s’accroît encore lorsque l’incertitude radicale sur la valeur des actifs des intermédiaires financiers les conduit à réviser drastiquement à la baisse les nouveaux crédits. La répercussion se fait immédiatement sentir sur les achats de biens durables par les ménages, d’autant plus qu’ils perçoivent un appauvrissement du fait de la chute de leur patrimoine boursier et immobilier. À partir de l’hiver 2008-2009, s’amorce une nouvelle spirale dépressionniste puisque les profits de la presque totalité des agents non-financiers et hors immobilier, sont révisés à la baisse ce qui alimente une nouvelle spirale de chute des cours boursiers (figure 12).

     D’où une conjecture : plus longtemps les autorités publiques tâtonneront dans les moyens de redresser le système financier, plus probable sera la répétition mutatis mutandis de l’équivalent de la grande dépression américaine des années trente. (...)

    7.4. Un encadrement de la finance peut réduire la fréquence et la gravité des crises

     (...)  On peut en effet jeter les contours de ce que pourrait être à terme un système financier rénové. (...)  Tout porte à croire qu’un bilan coûts avantages comparant les traitements ex ante ou ex post des crises serait loin d’être défavorable à la première option (tableau 5).

    Tableau 5 – Le futur des systèmes financiers : traiter les crises ou tenter d’en réduire la répétition et l’ampleur ?

     

    Ex post

    Ex ante

    Avantages

    Légitimité car besoin de restauration de la stabilité financière

    Réduction du coût d’une éventuelle crise résiduelle

     

    Pas d’interférence dans la période de boom

    Moindre volatilité favorable à la croissance et la réduction des inégalités

     

     

     

    Inconvénients

    Gravité de la crise au prorata de l’inaction antérieure

    Interférence avec initiative privée

     

    Coût en termes de croissance et niveau de vie

    Possibles erreurs de diagnostic

     

    Effet d’aléa moral

    Manque d’instruments

     

     

     

    Méthodes

    Prêteur en dernier ressort

    Politique monétaire prenant en compte l’objectif de stabilité financière

     

    Chambre de défaisance sur fonds publics

    Réglementation uniforme, limitation des effets de levier

     

    Nationalisations

    Autorisation de certaines innovations dangereuses pour la stabilité

     

    Restructuration à l’initiative de la profession

     

     Une époque se termine, une autre s’ouvre, fort incertaine car elle est façonnée par la complexe interaction entre les stratégies politiques, les conflits sociaux et la reconfiguration des paradigmes économiques.


    * * *


    Capitalisme(s) du 21ème siècle, un entretien avec Robert Boyerdans Contretemps, numéro 21 - février 2008. Extrait.


    Un modèle de croissance anthropogénétique dans les pays de la triade (UE, USA, Japon) :

    (...)  Fondamentalement, il s’agit d’un régime dans lequel une fraction croissante de la production et de la consommation porte sur l’éducation, la formation, la santé, les loisirs. Autant d’activités qui sont intensives en travail, y compris qualifié, et dont le but n’est autre que de reproduire l’homme par le travail humain, d’où son nom.

    Il est remarquable qu’il soit, pour l’instant et en général, perçu comme un dysfonctionnement du régime macroéconomique contemporain. Aux États-Unis, de façon très marquée, mais dans la plupart des autres pays aussi, n’observe-t-on pas une croissance permanente du prix relatif de la santé au point d’apparaître comme un facteur d’inflation ? Simultanément, dans les pays de vieille industrialisation, la croissance de l’emploi des dernières décennies s’est portée, certes sur la finance et les services aux entreprises, mais tout aussi massivement encore sur les services à la personne, la santé, les loisirs. Troisième indice d’émergence du modèle anthropogénétique, quelle que soit leur forme d’organisation, tous les systèmes de couverture sociale rencon­trent des problèmes récurrents de financement, que ce soit sous la forme de déficits des systèmes publics, comme c’est le cas en Europe, ou de renégociation à la baisse de cette couverture dans les grandes entreprises américaines, par exemple de l’automobile. De façon plus analytique, les statistiques de la comptabilité nationale confortent cette hypothèse d’une croissance séculaire de la part des dépenses anthropogénétiques en valeur dans le PIB.

    Il est une différence importante par rapport au fordisme : ce modèle ne suffit pas à résumer l’ensemble de la dynamique macroéconomique, ne serait-ce que parce qu’elle dérive pour une large part de la financiarisation et l’internationalisation. À partir de ces traits communs, ce régime potentiel se décline très différemment selon les formes de capitalisme.

    Dans le capitalisme social-démocrate, au-delà de réformes visant à assurer une fourniture des services correspondants par le secteur privé, le financement demeure essentiellement public et la couverture universelle.

    Dans le capitalisme de marché financier de type anglo-saxon, c’est de la multiplication des intermédiaires et de leur mise en concurrence que l’on a longtemps attendu la stabilisation des dépenses anthropogénétiques. Or du fait de la particularité du changement technique dans le secteur de la santé, qui augmente les moyens nécessaires au soin de maladies de plus en plus diffi­ciles à surmonter, comme les États-Unis qui sont aux avant-postes de ce régime anthropogénétique enregistrent de façon précoce les tensions propres à ce modèle.

    Les capitalismes à forte impulsion étatique du Nord de l’Europe s’inscrivent dans une position intermédiaire alors que les pays de la périphérie de l’Europe, en particulier de l’Europe du Sud, continuent à dépendre très largement de la solidarité familiale entre générations qui garantit une certaine sécurité de l’individu.

    Enfin, le capitalisme méso-corporatiste de type japonais ou coréen manifeste une variante encore différente dans laquelle la grande entreprise joue un rôle déterminant tant dans la formation des compétences que dans la couverture sociale, ce que complète la densité des réseaux sociaux opérant au niveau local.

    Dernier argument en faveur du travail silencieux mais puissant de ce régime : il s’applique tout autant aux pays en voie de développement puisque les théories aussi bien que les stratégies contemporaines insistent sur la formation des capacités comme condition tout autant que résultat du développement, par l’intermédiaire de l’élargissement de l’accès à l’éducation, à la santé et à la culture. Mais dans ce cas encore, les régimes de croissance se déclinent de façon variée selon les pays et ils sont extrêmement différents de ceux à l’œuvre dans les pays de vieille industrialisation. (...)

    L’économiste, dès lors qu’il s’affranchit de ses préjugés et penchants idéologiques, est condamné à reconnaître que l’équivalent d’un système national de santé serait une meilleure solution que celui qui s’est progressivement développé aux États-Unis. Kenneth Rogoff fait partie de ces derniers. Pour autant, il ne s’agit pas de socialisme mais de gestion collective de la santé, car c’est la forme qui évite les luttes concurrentielles pour attirer les individus les mieux portants et elle engrange les bénéfices d’une adhésion obligatoire à un même régime quels que soient le risque et le statut. D’un strict point de vue théorique, en effet, le modèle anthropogénétique, tout comme en son temps celui de l’économie de la connaissance, est un défi à la marchandisation et une incitation à une prise en charge collective. Un héritier de Marx ne manquerait pas de souligner l’ironique confirmation de l’un des pronostics de ce dernier, dans le contexte nouveau du xxie siècle : le capitalisme porte en germe une forme de collectivisation. Mais attention, nul déterminisme ne prévaut en la matière car le critère de l’efficacité sociétale ne conditionne en rien l’émergence effective d’un régime anthropogénétique à forte connotation collective. Tout dépend de la lutte des idées, des programmes et des intérêts… et finalement du politique. Or, en la matière l’encéphalogramme plat des socialistes au niveau mondial est des plus inquiétants. (...)


    La relation "Nord-Sud"et la nouvelle division internationale du travail ?

    Au-delà de ces traits communs, il faut souligner que les relations Nord-Sud ont changé mais que l’opposition entre les deux ensembles continue à s’exprimer de façon différente.

    En premier lieu, alors que l’on croyait le club des pays industrialisés définitivement fermé aux pays suiveurs du fait de la barrière des rendements croissants et des effets d’hystérésis, la percée du Japon puis des pays du Sud-Est asiatique, et plus récemment de la Chine et de l’Inde a ouvert une phase de l’économie mondiale. Les rendements croissants dans l’industrie manufacturière sont maintenant du côté de la Chine du fait de son énorme réservoir de main-d’œuvre et des potentialités de son marché intérieur. Mais il s’agit là de successeurs du régime fordiste comme modèle productif manufacturier et non pas du modèle anthropogénétique, tant la couverture sociale demeure extrêmement modeste en Chine comme en Inde.

    En second lieu, la dernière décennie a été marquée par un changement dont on perçoit aujourd’hui à peine la portée. Les crises financières des années 1990 ont eu un coût extrêmement élevé dans les pays de la périphérie, du fait de la fragilité de leur système bancaire et de leur dépendance à l’égard du flux et du reflux des capitaux internationaux. Depuis lors, la plupart de ces pays ont choisi d’accumuler des réserves de change à travers un fort excédent commer­cial afin de prévenir les risques de dévaluation de la monnaie nationale, de crise financière majeure et par voie de conséquence d’imposition par le FMI de plans d’ajustement structurel. Précaution d’autant plus justifiée que pour la plupart, ces plans ont contribué à l’aggravation de la situation sociale et même, dans certains cas, économique.

    (...) L’ampleur du déficit commer­cial américain conduit alors à se focaliser sur les relations États-Unis/Chine et la question du régime de change chinois du côté américain, l’insuffisance de l’épargne et de compétitivité américaine du côté chinois. (...)

     

      L’intégration de la contrainte écologique.

    Une remarque générale d’abord : la conjoncture intellectuelle et politique actuelle n’est pas sans rappeler celle consécutive au premier choc pétrolier. Déjà à cette époque les politiques conseillaient aux citoyens d’abandonner l’automobile et de ne se déplacer qu’à bicyclette. Plus sérieusement, le caractère fini des ressources naturelles jouait déjà le rôle du pic de production pétrolière que nombre d’experts anticipent pour la décennie à venir. Autre analogie, les économistes se divisaient entre des malthusiens pour lesquels la croissance était condamnée à terme et les optimistes pour lesquels l’innovation technologique était supposée résoudre à terme tous les problèmes de pénurie des matières premières. Aujourd’hui ce même espoir est mis sur la puissance d’une grappe d’innovations qui seraient suscitées par les contraintes écologiques (pollution, réchauffement climatique, pénurie d’eau, pénurie de terrains agricoles).

    Comment expliquer que ces vertueuses intentions des années 1970 soient restées en jachère si longtemps ? C’est que probablement le temps de l’économie n’est pas celui de l’écologie : l’impératif de profit peut conduire à épuiser des ressources naturelles avant même que la flambée des prix permette de corriger les excès des prélèvements sur la nature. Lorsque le signal des prix se manifeste, il est déjà trop tard.

    (...) Il ne faut pas oublier que la flambée des prix relatifs des ressources naturelles est en elle-même porteuse d’un ralentissement de la croissance, dans la mesure où elle limite l’offre compétitive et déplace le revenu vers les économies rentières, à fort taux d’épargne. On ne saurait négliger ce régulateur endogène des relations entre écologie et macroéconomie. C’est lorsque les prix flambent que s’amorcent les stratégies qui vont conduire à leur ajustement à la baisse et réciproquement, c’est lorsque le pétrole est extrêmement abondant que se nouent les évolutions qui vont conduire au relâchement des efforts d’économie.

    (...) On dispose pour l’instant de peu d’évaluations quantifiées de l’impact par exemple de la pollution sur certaines maladies et les effets de santé publique du réchauffement climatique n’ont été perçus en France qu’incidemment lors de la multiplication des décès consécutifs à la canicule d’août 2003. L’impact de ce même réchauffement climatique sur les sports d’hiver commence à se poser mais n’est pas encore un problème central. Il est peut-être éclairant de se référer à l’expérience japonaise car c’est dans ce pays que sont intervenus les premiers scandales écologiques de l’ère fordienne, ce qui a suscité en retour l’édiction de règles beaucoup plus strictes… à partir desquelles les industriels ont dû innover pour proposer ensuite au marché mondial des biens plus respectueux des préoccupations écologiques.

    Par contre jusqu’à une date récente, tant les États-Unis que la Chine, dont on connaît le poids dans l’économie mondiale, ont fort peu pris en compte cet impératif. C’est un dilemme typique du bien public mondial qu’est la stabilité climatique. (...)

    Enfin, l’histoire écologique longue du processus d’industrialisation montre que le système a dû buter sur un effondrement de la niche écologique pour que soient prises en compte de facto les contraintes environnementales. On songe par exemple à la quasi-disparition de certaines forêts lors de la première industrialisation anglaise. Sur un horizon plus long encore, les travaux archéologiques montrent que des civilisations entières se sont effondrées en particulier sous l’effet de l’épuisement des ressources naturelles sur les­quelles elles étaient basées. Bref, il n’est pas sûr que le scénario optimiste – l’innovation va permettre de surmonter les contraintes écologiques – soit le plus vraisemblable, en dépit même des efforts des scientifiques pour développer les instruments nécessaires à un diagnostic et d’éventuelles thérapies. Demeure en effet la glorieuse incertitude des modèles physiques permettant de cerner l’impact des activités humaines sur l’écosystème. (...)


    La crise financière : une « petite crise » ? (l'interview date de 2008)

    Il faut resituer la crise actuelle des produits dérivés des marchés hypothécaires dans la longue histoire des innovations financières. On est en effet frappé de détecter une séquence quasiment invariante dans la totalité des épisodes historiques de spéculation. Un inventeur propose un nouvel instrument financier dont le rendement privé, initial, apparaît prometteur. Frappés par ce succès, les suiveurs se précipitent pour exploiter ce bon filon et pour ce faire utilisent toutes les facilités que présente l’accès au crédit. Tant et si bien que les gains initiaux s’érodent, pis même, ils en viennent à déstabiliser l’ensemble du système financier du fait de la multiplicité des interdépendances entre entités et instruments financiers.

    De façon plus précise, pour avoir voulu financer des ménages américains qui n’avaient pas à priori les moyens d’accéder à la propriété de leur logement et diffuser le risque à un grand nombre d’autres acteurs, le système de ces produits dérivés a fini par buter sur l’évidence : le risque avait été transféré et diffusé mais il n’avait pas été éliminé. Il fait même retour sur les banques qui avaient cru s’en débarrasser puisque ces dernières avaient titrisé leurs crédits, même les plus risqués. Or elles avaient aussi accordé leur crédit à ceux des agents qui acceptaient de détenir ces titres et produits dérivés. Comme par ailleurs, ils sont extrêmement différenciés et par conséquent difficiles à compta­biliser, le système financier bute sur l’opacité du bilan effectif des créances et des dettes. D’où une crise financière majeure.

    Crise de régulation ou crise du mode de développement ? Sur ce point les théories régulationnistes introduisent une distinction clé. Jusqu’à présent, à l’automne 2007, il s’agit d’une crise de régulation du système financier au sens où les règles et institutions publiques qui l’encadrent se sont avérées incapables de surmonter rapidement la crise de confiance qui frappe la plupart des établissements financiers. L’édiction de nouvelles règles du jeu – vigoureuse action publique en vue de créer un organisme de défaisance des créances douteuses, interdiction des hors bilans, des Structured Investment Vehicules (SIV), retour sur la réforme du système comptable dit de market-to-market,… – pourrait à priori éviter qu’une crise du système financier se transforme en une crise du système économique mondial.

    Il s’agit donc d’une crise intermédiaire entre une petite crise cyclique et une grande crise du régime d’accumulation. Mais il n’est pas exclu que la paradoxale complexité des interdépendances entre instruments financiers d’une part et entre pays d’autre part, et l’incapacité des pouvoirs publics à intervenir débouchent sur une grande crise. Cependant, toutes les crises financières ne sont pas sur le modèle de celle de 1929-1932. De plus, compte tenu du fait que l’économie américaine n’est plus la seule à déterminer la dynamique mondiale, puisque la conjoncture chinoise tend à jouer un rôle de plus en plus important, existent des sources de stabilisation dans les facteurs réels de l’économie mondiale, en particulier le dynamisme des BRIC3. Dans la course du lièvre et de la tortue, c’est la finance qui réagit le plus rapidement et l’économie réelle qui a la plus grande inertie. Cette contradiction, déjà soulignée par John-Maynard Keynes, continue à marquer la crise du subprime dont l’éclatement date d’août 2007, mais dont les signes précurseurs étaient discernables dès mars 2006. Cela conduit à relativiser la capacité de prévision et d’anticipation des marchés financiers.


    Les implications en termes de redistribution des richesses de la gestion de cette crise par les banques centrales. Le socialisme pour les riches.

    En fait, le processus de transfert de richesses associé au déroulement et à la sortie des crises financières demeure particulièrement obscur car rares sont les recherches qui parviennent à obtenir et traiter les données pertinentes. Bien malin serait l’économiste qui serait capable par exemple de faire un bilan de ces transferts après l’éclatement de la convertibilité peso/dollar en Argentine ou même de rendre compte de la redistribution des richesses au Japon, après l’éclatement de la bulle spéculative des années 1980.

    La situation est un peu plus claire concernant les crises de la dette souveraine. En effet dans ce cas, les organisations financières internationales, aux premiers rangs desquelles le FMI, jouent le rôle de défenseur actif des intérêts des créditeurs. (...)

    Plus la spéculation a été massive, plus les autorités monétaires et fiscales sont contraintes d’intervenir car il leur faut préserver le système des paiements, base de toute économie. Voilà pourquoi Mervyn King, gouverneur de la Banque d’Angleterre, a finalement été contraint d’approvisionner en liquidité le système bancaire pour éviter un effondrement en chaîne suscité par la crise de la Northern Rock. De même, Ben Bernanke a été contraint de chausser les bottes d’Alan Greenspan et d’alimenter le marché financier au-delà même de sa conception théorique en vertu de laquelle c’est une cible d’inflation qui devrait guider la politique du banquier central pour garantir la prévisibilité de sa politique.

    Aujourd’hui donc, le banquier central a aussi, et surtout en situation de crise, pour fonction d’assurer la stabilité financière globale. Nous entrons donc dans un nouvel âge de la politique monétaire. Pendant les Trente Glorieuses, le banquier était keynésien au sens où il visait à stabiliser l’activité économique à la lumière de l’optimisation de l’arbitrage entre inflation et chômage. Avec l’accélération de l’inflation qui marque la crise du fordisme, s’affirme, à partir de 1979, la figure du banquier central conservateur qui considère que sa seule fonction est de lutter contre l’inflation, ne serait-ce que parce qu’il considère qu’à long terme il n’y a plus d’arbitrage inflation/chômage. Le succès de cette stratégie, souvent douloureuse en termes de capacité de production et de chômage se traduit, à partir du milieu des années 1990, par la persistance de taux d’intérêt bas. Associé à de bas taux d’inflation, ce changement suscite l’essor de la spéculation qui se porte tantôt sur les actions, tantôt sur l’immobilier comme aux États-Unis, voire les deux simultanément comme au Japon dans les années 1980.

    Qu’il le reconnaisse ou non, le banquier central est – directement ou indirectement – à l’origine de la répétition des bulles spéculatives. Comme un observateur aussi avisé qu’Alan Greenspan se déclare incapable de détecter une bulle financière – alors même qu’il avait su blâmer l’exubérance irrationnelle des marchés en 1997 –, une fois la crise ouverte, il lui appartient d’intervenir pour alimenter en liquidité les agents financiers et permettre tant de rouvrir la Bourse que de soutenir les acteurs du marché immobilier. Ce mouvement se répète d’octobre 1987 à l’automne 2007, sans oublier la spectaculaire intervention au titre du sauvetage de LTCM en 1998. Ainsi le banquier central n’est plus prisonnier du compromis capital – travail fordiste mais il a partie liée avec la finance, ce qui fait tout à la fois sa force et sa faiblesse. On serait tenté d’avancer que banquier central et milieu financier sont dans le rapport du yin et du yang.

    La fréquence et l’ampleur des interventions publiques face aux grandes crises financières relativisent beaucoup l’espoir que certains analystes mettent périodiquement dans la capacité d’autodiscipline des financiers eux-mêmes. Il suffit de songer au scandale d’ENRON pour percevoir combien les acteurs privés vont utiliser de façon opportuniste les possibilités d’esquive par rapport à l’idéal, tant célébré mais peu pratiqué, de transparence. L’opacité – à l’égard des tiers tout au moins – des sources de profit n’est-elle pas le secret de la réussite ? Or la stabilité financière globale exigerait que les autorités publiques aient les informations nécessaires pour cerner la réalité de la position des firmes en termes de liquidité et de rentabilité. À nouveau l’exemple des subprimes est éclairant : les acteurs financiers étaient très fiers d’être les seuls à même de juger du risque des actifs qu’ils titrisaient, mais lorsque cette pratique s’est généralisée, l’incertitude de tout un chacun à l’égard des autres a bloqué le principe de la confiance. Seules des autorités publiques peuvent alors tenter de surmonter la défiance par l’ouverture de crédits exceptionnels, les déclarations de soutien à la stabilité financière ou encore de socialisation des pertes. Enfin, il n’est pas anodin de noter que la crise de la Northern Rock vient montrer les limites d’un système financier très largement fondé sur l’auto-organisation de la communauté financière elle-même. Par parenthèse, cela devrait discréditer les recherches contemporaines qui postulent que l’intérêt bien compris d’agents rationnels devrait les inciter à des comportements responsables, c’est-à-dire incapables de déboucher sur une crise financière. Les effets de réputation et la capacité d’auto-organisation ont des limites certaines en matière de prévention des grandes crises financières.


    Quelles stratégies de lutte des classes dans le capitalisme financiarisé ?

    Les recherches régulationnistes s’accordent sur un diagnostic central : depuis environ deux décennies, la recherche de rendements financiers élevés et stables a impliqué un report du risque économique sur les autres acteurs, tout particulièrement les salariés, mais aussi les sous-traitants et les PME. L’interna­tionalisation de la production et la globalisation financière renforcent les effets de ce mécanisme devenu central. Dans la sphère politique, la plupart des gouvernements des Trente Glorieuses traduisaient une alliance de fait entre une fraction moderniste des entreprises et les salariés. Avec la crise du fordisme, les gouvernements tendent à devenir schumpétériens au sens où ils doivent encourager l’établissement sur leur territoire d’entreprises créatrices de valeur ajoutée. Mais dans une troisième étape, la déréglementation financière, tant interne qu’externe, et la multiplication des innovations qui en résultent, donnent un pouvoir sans précédent à la finance. Dans ce contexte devenu très défavorable, les salariés ont eu à développer des stratégies nouvelles, sans jusqu’à présent avoir retrouvé le pouvoir de négociation qu’ils avaient sous le fordisme.

    La première stratégie consiste à utiliser les armes de la finance au bénéfice des salariés à travers la création de fonds d’épargne d’entreprises, la cogestion de fonds de pension par capitalisation, dans la lignée des stratégies antérieures de partage du profit et d’intéressement. Cette stratégie est estimable dans la mesure où les salariés compensent ainsi par l’accès à la rémunération du capital une partie de l’érosion de leur salaire. Pourtant, ceci n’a pas rétabli leur pouvoir de négociation faute de pouvoir implanter des fonds d’investissement direct dans l’économie, sans transiter par le marché financier et ses règles d’optimisation du rendement de courte période. Ceci n’enraye donc pas la logique financière et ses effets de déstabilisation des relations salariales.

    Une seconde stratégie, certes beaucoup plus difficile à mettre en pratique, consisterait à utiliser l’arène politique et en particulier le processus électoral pour peser sur les gouvernants afin que soient votées des lois renforçant la représentation et le pouvoir des salariés au sein même des entreprises. À bien y regarder, la cogestion allemande est loin de nuire à la compétitivité du capitalisme rhénan et l’implication des salariés dans la grande entreprise japonaise continue à montrer son efficacité une fois surmontée la longue période de consolidation bancaire. Tout le problème est alors d’établir un tel rapport de forces dans les pays où ce principe n’a pu s’établir dans la période de forte croissance et de plein-emploi… alors même que le chômage et l’incertitude sur la pérennité de l’emploi salarié pèsent en permanence sur les stratégies syndicales.

    Une troisième stratégie, moins ambitieuse mais intéressante, consisterait à construire de nouvelles bases du syndicalisme tant dans les nouveaux secteurs que dans ceux caractérisés par la flexibilité du marché. On note un mouvement dans ce sens aux États-Unis par exemple, tout particulièrement en Californie. En France, la taylorisation d’une partie des tâches de conception affecte directement des catégories de salariés hier privilégiés, tels les ingénieurs, qui pourraient constituer les bases d’un renouveau syndical. Enfin, l’emploi dans l’avant-garde du secteur financier fait ressortir une tendance paradoxale : par exemple les traders de haut vol sont parvenus à imposer un partage de la valeur ajoutée, prélevant ainsi sur la rémunération des rentiers. Au cœur même de la finance apparaissent donc des principes d’une socialisation – certes toute relative – des gains du capitalisme. Mais hélas, la recherche effrénée du rendement financier a les conséquences opposées sur les salariés dans les secteurs non financiers et ils sont la majorité. Dans ces conditions, est-il réaliste d’imaginer une alliance entre les working rich et les working poor ?

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