• La fin du néolibéralisme, Joseph Stiglitz (2006-2008)

    Joseph Stiglitz, le prix Nobel d'économie 2001, revendique l'héritage de Keynes, l'illustre économiste contemporain de la Grande Dépression des années 30.

    Il est un critique de longue date de la mondialisation, considérant qu'elle est la cause de déséquilibres inquiétants - au premier rang desquels l'accroissement inexorable des inégalités de revenus et de patrimoine.

    Dès 2006, préssentant l'essouflement de la mondialisation, il annonce la rupture qu'il voit venir  :

    "Reste à savoir si le changement sera la conséquence inéluctable d’une crise, ou le fruit mûrement réfléchi d’un débat démocratique". 

    "Les économistes, par opposition à ceux qui vivent de la spéculation boursière, ne prétendent pas être capables de prédire quand le jour du Jugement viendra, et encore moins d’identifier l’évènement qui fera tomber le château de cartes. Toutefois, il s’agit de schémas systématiques, dont les conséquences se déroulent graduellement, et douloureusement, avec le temps."

     

    L'année suivante, il assiste au spectacle de l'éclatement de la bulle immobilière : 

    "La consommation débridée nord-américaine et son incapacité à vivre selon ses moyens est la principale cause de ce déséquilibre".

     

    Il espère que la crise sonnera le glas du néolibéralisme : 

    "ce fourre-tout d'idées basées sur la notion fondamentaliste que les marchés seraient auto-correcteurs, qu'ils distribuent efficacement les ressources et servent l'intérêt général (...) une doctrine politique au service d'intérêts privés, qui ne repose pas sur une théorie économique".


    Mais derrière l'aggionamento idéologique nécessaire, c'est "capitalisme occidental" inégalitaire et inefficace qui doit être réformé :

    "Même à son apogée, entre le début des années 1980 et 2007, le capitalisme américain orienté vers la dérégulation n'a permis qu'à une poignée de gens, les plus fortunés du pays le plus riche de la planète, de s'enrichir encore davantage. En réalité, durant les 30 ans de montée en puissance de cette idéologie, année après année, le revenu de la grande majorité des Américains a stagné ou baissé." (2011)


    Voir les articles ci dessous

    * * *

     

    La crise idéologique du capitalisme occidental, Joseph Stiglitz - Juillet 2011. Extrait.

    "Il y a seulement quelques années, une idéologie à la mode - la croyance dans l'efficacité de l'économie de marché libre de toute entrave - a mené la planète au bord de la ruine. Même à son apogée, entre le début des années 1980 et 2007, le capitalisme américain orienté vers la dérégulation n'a permis qu'à une poignée de gens, les plus fortunés du pays le plus riche de la planète, de s'enrichir encore davantage. En réalité, durant les 30 ans de montée en puissance de cette idéologie, année après année, le revenu de la grande majorité des Américains a stagné ou baissé.

    La croissance de l'économie américaine n'avait pas de caractère durable. Elle ne pouvait se prolonger qu'au moyen d'une consommation financée par une montagne de dettes toujours croissante, une grande partie du revenu national bénéficiant uniquement à une petite minorité.

    Je faisais partie de ceux qui espéraient que la crise financière apprendrait aux Américains et à d'autres une leçon sur la nécessité de plus d'égalité, plus de régulation et un meilleur équilibre entre le marché et l'Etat.(...)

    Malheureusement les marchés financiers et les économistes de droite prennent le problème à l'envers : ils croient que l'austérité va générer la confiance et que la confiance va générer la croissance. En réalité l'austérité mine la croissance, ce qui affaiblit la position budgétaire de l’Etat ou à tout le moins se traduit par une amélioration bien moindre que celle promise par les partisans de l'austérité. Quoi qu'il en soit, la confiance est ébranlée, ce qui met en mouvement une spirale descendante.

    Avons-nous besoin d'une autre expérience qui sera chère payée si nous appliquons  des idées qui ont déjà échoué à de multiples reprises ? Si l'Europe ou les USA ne parviennent pas à restaurer une croissance saine, cela aura des conséquences négatives pour toute l'économie mondiale. Si les deux échouent ce sera désastreux - même si les principaux pays émergents atteignent une croissance durable. Malheureusement si la sagesse ne l'emporte pas, c'est la direction vers laquelle se dirige le monde."

    Project Syndicate

     

    La fin du néolibéralisme ?, Joseph Stiglitz - Juillet 2008. Extrait.

    Le monde n'est pas tendre envers le néolibéralisme, ce fourre-tout d'idées basées sur la notion fondamentaliste que les marchés serraient auto-correcteurs, qu'ils distribuent efficacement les ressources et servent l'intérêt général. C'est le fondamentalisme de marché qui a soutenu le thatchérisme, les reaganomics, et le consensus de Washington, favorables aux privatisations, à la libéralisation économique et à des banques centrales indépendantes préoccupées uniquement par l'inflation.

    Depuis un quart de siècle, il y a une compétition entre les pays en développement et les perdants apparaissent clairement : non seulement les pays qui ont adopté une politique néolibérale ont perdu la course à la croissance, mais quand il y a eu croissance, elle a bénéficié de manière disproportionnée aux plus riches.

    (...) Mais aucune retombée positive n'a accompagné la mauvaise allocation à grande échelle des ressources au niveau de l'immobilier.(...) Les défenseurs du fondamentalisme de marché veulent faire porter la responsabilité de l'échec du marché, non à l'économie de marché mais au gouvernement. Un haut responsable chinois aurait déclaré que le problème tenait à ce que face à la crise de l'immobilier, le gouvernement américain n'a pas fait assez pour venir en aide aux Américains les moins fortunés. Je suis d'accord avec lui, mais cela ne change pas la réalité : les banques américaines ont mal géré les risques, et ceci à une échelle colossale, avec des conséquences mondiales, tandis que les dirigeants de ces institutions sont partis avec des milliards de dollars d'indemnité.

    Il y a aujourd'hui découplage total entre les bénéfices sociaux et les intérêts privés. S'ils ne sont pas soigneusement couplés, l'économie de marché ne peut fonctionner de manière satisfaisante.

    Le fondamentalisme néolibéral est une doctrine politique au service d'intérêts privés, il ne repose pas sur une théorie économique. Il est maintenant évident qu'il ne repose non plus sur une expérience historique. Cette leçon est le seul bénéfice à tirer de la menace qui pèse sur l'économie mondiale.

    Project-Syndicate

     

    La stagflation arrive ! , Janvier 2008. Extrait.

    "Mais la période faste touche peut-être à sa fin. On s'inquiète depuis des années du déséquilibre général causé par les énormes emprunts américains à l'étranger. L'Amérique dit que le monde devrait la remercier : en vivant au-dessus de ses moyens, elle a soutenu l'économie mondiale, notamment grâce aux taux d'épargne en Asie, qui a accumulé des milliards de dollars en réserve. Mais il était évident que la croissance de l'Amérique sous Georges Bush ne pouvait durer longtemps. L'instant de vérité est arrivé.(...)

    Le revers de la médaille d'un "monde qui croule sous les liquidités" est un monde confronté à une demande globale fléchissante. Au cours des sept dernières années, les dépenses débridées de l'Amérique ont comblé le fossé. Mais maintenant, tant les dépenses du gouvernement que des ménages américains sont appelées à diminuer, les candidats à la présidence des deux partis promettant un retour à une politique budgétaire responsable. Après sept ans durant lesquels l'Amérique a vu sa dette publique passer de 5600 à 9000 milliards de dollars, cela devrait être une bonne nouvelle, mais cela intervient au plus mauvais moment.(...)

    Si les autorités monétaires réagissent de manière appropriée à la pression inflationniste qui monte – en tenant compte de ce qu'elle est essentiellement importée et non la conséquence d'une demande intérieure excessive – nous allons peut-être nous en sortir. Mais si elles augmentent sans cesse les taux d'intérêt pour atteindre leurs objectifs en matière de lutte anti-inflationniste, nous devons nous préparer au pire : un nouvel épisode de stagflation.

    Si les banques centrales se laissent aller à cette politique, elles parviendront sans nul doute à juguler l'inflation, mais le prix à payer en termes de pertes d'emploi, de revenus et de mise à la rue sera énorme."

    Project Syndicate

     

    Le château de cartes américain, Octobre 2007. Extrait.

    Les économistes, par opposition à ceux qui vivent de la spéculation boursière, ne prétendent pas être capables de prédire quand le jour du Jugement viendra, et encore moins d’identifier l’évènement qui fera tomber le château de cartes. Toutefois, il s’agit de schémas systématiques, dont les conséquences se déroulent graduellement, et douloureusement, avec le temps.

    Il faut ici considérer à la fois les grandes lignes et les détails de l’histoire. Les grandes lignes sont simples, mais dramatiques. “Pas d’inquiétude, le problème ne touche que le secteur immobilier” a-t-on pu entendre dire certains lors de l’effondrement du marché des prêts hypothécaires à risques. C’était oublier le rôle clé qu’a joué récemment ce secteur dans l’économie américaine. Les investissements directs dans l’immobilier et l’argent récupéré grâce au refinancement des prêts hypothécaires sur les maisons ont été à l’origine des deux tiers, voire des trois quarts, de la croissance de ces six dernières années. (...)

    Mondialisation oblige, les problèmes de prêts hypothécaires américains ont des répercussions dans le monde entier. La première à avoir été touchée a été la banque britannique de prêts hypothécaires Northern Rock. Les États-Unis ont réussi à placer des centaines de milliards de dollars de mauvais prêts hypothécaires auprès d’investisseurs du monde entier (dont des banques). Pour cela, ils ont dissimulé les prêts dans des instruments compliqués, en les cachant si bien qu’il est devenu impossible de connaître exactement l’étendue des dégâts et que personne n’a pu trouver comment les réévaluer rapidement. Face à une telle incertitude, les marchés se sont trouvés paralysés.

    Sur les marchés financiers, les partisans du libre marché ont temporairement perdu la foi. Pour le bien de la communauté (il ne s’agit bien entendu jamais de leurs petits intérêts personnels), ils ont affirmé qu’un renflouement était nécessaire. Alors que, il y a dix ans, le Trésor américain et le FMI avertissaient les pays de l’Est asiatique, alors en crise, des risques du renflouement et leur conseillaient de ne pas augmenter leurs taux d’intérêts, les États-Unis, oubliant leurs propres leçons sur les effets du risque moral, ont dépensé des milliards de dollars en prêts hypothécaires et baissé leurs taux d’intérêts. (...)

    Jadis, quand les emprunteurs ne pouvaient plus rembourser, les crédits étaient restructurés ; les saisies étaient aussi mauvaises pour l’emprunteur que pour le prêteur. La titrisation rend la restructuration de dette beaucoup plus difficile, si ce n’est impossible. (...)

    Les leçons à tirer sont nombreuses pour les États-Unis et le reste du monde, mais, parmi elles, on retiendra surtout le besoin d’une plus grande régulation du secteur financier, notamment une meilleure protection contre les “prêteurs prédateurs” et plus de transparence.

    Project Syndicate

     

    Dur réveil pour l'Amérique, Août 2007. Extrait.

    "Les faits semblent finalement donner raison aux pessimistes qui prévoyaient de longue date une crise de l'économie américaine. Certes, il n'y a pas de quoi se réjouir de voir la Bourse s'effondrer à cause des nombreux non-remboursements des prêts immobiliers. C'était pourtant prévisible, de même que les conséquences probables pour les millions d'Américains qui vont être confrontés à des difficultés financières, ainsi que pour l'économie mondiale. (...)

    La bulle de l'immobilier a incité les Américains à vivre au-dessus de leurs moyens, avec une épargne nette négative au cours des deux dernières années. Sans le moteur de la croissance, l'économie américaine va probablement subir un ralentissement. Un retour à l'équilibre budgétaire serait une bonne chose à long terme, mais réduira la demande totale à court terme.

    Il y a un vieil adage au sujet des erreurs que les gens commettent et qui leur survivent très longtemps. C'est sûrement vrai pour Greenspan. Dans le cas de Bush, nous ne faisons que commencer à supporter les conséquences de sa politique, et il est encore là."

    Project Syndicate


    Le barrage cèdera-t-il en 2007, Janvier 2007. Extrait.

    "À la racine du problème économique nord-américain, on trouve les mesures adoptées au début du premier mandat de Bush. En particulier, l'administration a imposé une réduction d'impôts qui a largement échoué à stimuler l'économie, car elle était conçue de manière à ne bénéficier qu'aux contribuables les plus aisés. Le fardeau de la stimulation a été relayé à la Fed, qui a abaissé les taux d'intérêts à des niveaux sans précédents. Alors que l'argent peu cher avait peu d'impact sur l'investissement des entreprises, il a alimenté une bulle immobilière qui explose aujourd'hui, mettant en danger des ménages qui ont fait des emprunts sur la valeur en hausse de leur immobilier pour soutenir leur consommation.

    Cette stratégie économique n'était pas viable. Les épargnes des ménages sont devenus négatifs pour la première fois depuis la grande Dépression, et le pays a emprunté 3 milliards de dollars par jour à l'étranger. Mais les ménages ne pouvaient continuer de tirer de l'argent de leurs maisons que tant que les prix continuaient d'augmenter et les taux d'intérêt de rester bas. Ainsi, une augmentation des taux d'intérêt et la baisse des prix des logements n'augure rien de bon pour l'économie américaine. En effet, à en croire certaines estimations, environ 80 % de l'augmentation des emplois et presque deux tiers de l'augmentation du PIB ces dernières années viennent directement ou indirectement de l'immobilier.(...)

    En attendant, des déséquilibres mondiaux persistants vont continuer à provoquer l'anxiété, surtout chez ceux dont les vies dépendent du taux de change. Bien que Bush ait longtemps cherché à rejeter la faute sur les autres, il est clair que la consommation débridée nord-américaine et son incapacité à vivre selon ses moyens est la principale cause de ce déséquilibre. Si cela ne change pas, les déséquilibres mondiaux continueront à être la source d'une instabilité mondiale, quoi que fassent la Chine ou l'Europe."

    Project Syndicate

     

    Pour une mondialisation réussie, Septembre 2006. Extrait.

    "Il y a 70 ans, pendant la Grande Dépression, John Maynard Keynes énonçait sa théorie du chômage, selon laquelle des mesures gouvernementales pouvaient contribuer à rétablir le plein emploi. Malgré les calomnies des conservateurs, Keynes œuvra davantage en faveur du système capitaliste que tous les financiers réunis. Si on avait écouté ces derniers, la Grande Dépression aurait fait encore plus de dégâts, et les revendications pour une alternative au capitalisme auraient été renforcées.

    De même aujourd’hui, faute de reconnaissance et de résolution des problèmes de la mondialisation, celle-ci est difficilement viable. Elle a connu des revers, et pourrait en connaître encore.

    Les partisans de la mondialisation ont raison de soutenir qu’elle est capable d’améliorer le niveau de vie de tous. Mais ce n’est pas ce qu’elle a fait jusqu’à présent. (...)

    L’accentuation des inégalités dans les pays industriels avancés est une conséquence prévue depuis longtemps mais rarement mentionnée de la mondialisation. La pleine intégration économique implique une égalisation de la rémunération du travail non qualifié partout dans le monde, et, bien que nous soyons encore très loin d’atteindre cet “ objectif ”, la pression vers le bas est manifeste.(...)

    Le problème est que la mondialisation de l’économie a devancé celle de la politique et des mentalités. Nous sommes devenus plus interdépendants, d’où la nécessité d’agir ensemble, mais nous manquons de cadres institutionnels pour le faire de manière efficace et démocratique. (...)

    En d’autres termes, la mondialisation peut changer. Il est même évident qu’elle va changer. Reste à savoir si le changement sera la conséquence inéluctable d’une crise, ou le fruit mûrement réfléchi d’un débat démocratique. Une crise risquerait de provoquer des réactions hostiles, ou une réorientation désordonnée débouchant à terme sur de nouvelles difficultés. En revanche, en prenant dès aujourd’hui le processus en main, nous pouvons façonner une mondialisation différente, capable de réaliser enfin son potentiel et de tenir sa promesse : un meilleur niveau de vie pour tous."

    Project Syndicate

     

    Sombres perspectives pour 2006, Janvier 2006. Extrait.

    Le tout puissant consommateur américain a encore connu une très bonne année en 2005 - tout en continuant à soutenir la croissance mondiale, un peu moins fortement il est vrai, qu'en 2004 - et comme les années précédentes, son niveau de consommation a égalé ou même dépassé son niveau de revenu. Dans leur ensemble, les USA ont dépensé en 2005 bien au-delà de leurs moyens en empruntant au reste du monde de manière effréné : plus de deux milliards de dollars par jour.

    Mais le plus probable est que 2006 ne sera qu'une année de plus en demi-teinte : l'importance de la Chine dans l'économie mondiale est encore insuffisante pour compenser un ralentissement dans le reste du monde et l'Amérique va sans doute parvenir encore une fois à tirer son épingle du jeu, continuant à creuser pour l'avenir une dette encore plus importante.

    On peut donc s'attendre à ce que 2006 soit marquée par la montée des incertitudes quant à la croissance mondiale, même si la distribution des fruits de cette croissance est malheureusement connue d'avance. Au moins en Amérique, 2006 sera probablement encore une année de stagnation des salaires réels qui va geler ou même éroder le niveau de vie des classes moyennes. Et partout, ce sera sans doute encore une année pendant laquelle le fossé entre les riches et les pauvres va continuer à se creuser.

    Project Syndicate




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