• La gauche à la lumière du Sarkozysme (Partie 2)

    En 2007, Sarkozy est le candidat de la "droite décomplexée". La référence à ce qui pourrait être un 1981 de la droite fait échos au programme de rupture économique et sociale, de nature ultra-libérale, que porte l'UMP. Mais dans l'esprit du peuple de droite, tout cela s'accompagne d'un retour des valeurs authentiquement de droite, jusque-là mises en sommeil du fait de la domination culturelle de la gauche. Il n'est plus question d'avoir honte, en particulier de franchir la frontière idéologique - que le chiraquisme avait maintenue hermétique - séparant la droite traditionnelle du Front National. Il flotte dans l'air un parfum de revanche. A travers le thème de l'identité nationale, non seulement l'immigration, mais surtout l'Islam, sont considérés comme un danger pour l'intégrité de la France. Contre la chienlit de mai 68, accusée d'être à l'origine du désarroi dans lequel se trouve le pays 40 ans plus tard, Sarkozy veut restaurer l'autorité des institutions. Ensemble, c'est-à-dire par l'unité retrouvée de la nation, "tout devient possible", comme le proclame le slogan de campagne des troupes sarkozystes.

    Parmi les intellectuels de gauche, la dénonciation porte sur l'imposture de la droite sarkozyste, qui campe une posture patriotique alors même qu'elle trahit la France, dans son identité véritable et ses intérêts propres, en s'alignant, comme jamais auparavant, sur l'impérialisme néolibéral anglosaxon. Car les deux aspects du discours ne se valent pas. L'anti-libéralisme droitier, à destination du peuple, aurait été mis en avant par les élites par pur opportunisme électoral, pour, une fois au pouvoir, appliquer un programme néolibéral. De fait, le bilan de 5 années au pouvoir de Sarkozy, surnommé "le président des riches", plaide en faveur de la thèse de "l'usurpation".

    Dans son ouvrage - best-seller, consacré au sarkozysme, Alain Badiou affine l'analyse, et surmonte l'apparente contradiction. Le sarkozysme est l'expression contemporaine de ce qu'il nomme le "pétainisme transcendental" en en faisant remonter la première manifestation, en réalité, à la restauration de 1815. Deux France se font face et s'affrontent à travers l'histoire : celle révolutionnaire, progressiste, bref de gauche, et celle née en réaction, d'autant plus puissante en France que la déflagration révolutionnaire a été forte dans ce pays. Les traits caractérisitiques de ces moments réactionnaires, sont de viser la restauration d'un ordre moral, initialement bousculé par un évènement révolutionnaire - la restauration après la révolution, la collaboration après le front populaire, le sarkozysme après mai 68, de liguer les puissances extérieures contre la prétention de la France à s'écarter de l'ordre mondial dominant, enfin, de désigner une composante minoritaire de la société française comme responsable de la décadence morale du pays - il y a peu les juifs, dorénavent les immigrés.

    On voit l'intérêt d'un tel propos. Alain Badiou prend au sérieux le sarkozysme, qui n'est pas réduit à la simple défense des intérêts du capital. Il n'est plus une irrationalité, une excentricité, "un président qui ne comprend pas la France" pour reprendre les mots polémiques d'Emmanuel Todd. Il n'est pas là par hasard et n'a pas usurpé le pouvoir. Selon lui, le sarkozysme représente le pétainisme transcendantal qui existe au plus profond de la société française, et qui revient à intervalle régulier. "Nous ne partageons rien avec ces gens" nous dit le philosophe tandis qu'il appelle à la résistance. Il s'agit d'une guerre entre la droite réactionnaire et la gauche héritière de l'esprit des lumières.

    La virulence de la critique n'est pas sans rappeler le discours grossièrement anti-fasciste qu'a servi le parti socialiste pendant la campagne de 2007. Il s'agit là d'une curieuse convergence de vues entre un penseur classé à l'extrême gauche et la gauche libérale qu'est devenue le parti socialiste français. Or il est deux conséquences de ce discours, douteuses sur le plan intellectuel et difficilement acceptables sur le plan politique : il réactive le clivage gauche / droite, comme celui qui serait structurant de la politique française, le tout en désignant non pas seulement les élites de droite, mais bel et bien l'électorat sarkozyste comme l'ennemi du progrès et de l'émancipation humaine. La sanctification de ce clivage idéologique, si elle correspond bien à la stratégie de la gauche libérale, est pour le moins étonnante en ce qui concerne un auteur marxiste. Certes il se démarque du centre gauche en prêchant "l'hypothèse communiste", seul antidote efficace, selon lui, à l'offensive réactionnaire. Mais ce qui est surprenant c'est qu'il est, comme le reste de la gauche, aveugle à la forme nouvelle que prend la lutte des classes, et sourd à la protestation des classes populaires.

    Car le fait électoral majeur depuis 2002 est la fin de l'affinité que l'on croyait naturelle entre les catégories populaires et la gauche. Elles votent maintenant en ordre dispersé, la plupart d'ailleurs se réfugiant dans l'abstention, une autre partie, passée par le front national en 2002, a même fini par rallier Sarkozy en 2007. Plutôt que d'accuser le relent de pétainisme de la société française, ne faut-il pas porter l'attention sur une opposition nouvelle, issue du référendum de 2005 sur la constitution européenne, entre une France du oui et celle du non - opposition qui recouvre le clivage de classes, quand  80% des ouvriers et des employés ont voté contre le traité ?

    C'est là, pensons-nous, que réside le succès initial de Sarkozy, qui a su, plus que quiconque à droite ou à gauche percevoir la situation historique de la France des années 2000. Il a su s'entourer, pour sa campagne de 2007, de deux conseillers, le gaulliste Henri Guaino et l'ancien directeur d'un journal d'extrême droite, Patrick Buisson, qui proposent, chacun, deux déclinaisons particulières du thème national : la souveraineté et le volontarisme politique pour l'un, l'identité nationale pour l'autre. Au contraire des socialistes, il a su s'adresser à la France du non, par delà les clivages politiques traditionnels, réussissant ce tour de force exceptionnel  de reconduire la majorité sortante, pourtant usée par 5 années de pouvoir.

    Beaucoup à gauche se demandent encore comment le candidat Sarkozy, issu de la bourgoisie dorée de Neuilly, inféodé aux intérêts de la finance anglosaxonne, a pu réussir à incarner une telle posture. Le libéralisme made in USA croisé au revival gaulliste a accouché d'un discours pour le moins baroque, mêlant retour de la volonté en politique et idéologie laissez-fairiste, et faisant l'apologie absurde de la croissance en guise de projet national. Le succès électoral de ce qui n'est pourtant qu'un néolibéralisme gonflé aux hormones du patriotisme, doit beaucoup à la faiblesse extraordinaire de la gauche en 2007.

    "Mon programme n'est pas socialiste". Depuis la déclaration mémorable de Lionel Jospin, dont la sincérité n'est pas la moindre des qualités, le parti socialiste "au socialisme parti", selon le bon mot de l'intellectuel critique Frédéric Lordon, a perdu toutes les élections nationales. Deux présidentielles et deux législatives. Au fond, cette sortie maladroite signifiait bien plus que la gauche ait renoncé à tout projet de socialisation des moyens de production - cela, tout le monde l'avait compris depuis 1983. Il fallait y voir un ralliement à l'économie de marché, laquelle, comme l'essayiste américain Fukuyama nous l'avait annoncé dans son best seller dix ans auparavant, était un modèle indépassable, la fin de l'histoire en somme. En d'autres termes, cela en était fini de l'espérance en politique. Dès lors, débarrassée de toute référence à un projet d'émancipation socialiste, le discours de la gauche était condamné à paraître insignifiant. Qui mieux que Ségolène Royal pour incarner la volonté qui tourne à vide, rebaptisée pour l'occasion "démocratie participative", et qui trouva par la suite, son expression la plus aboutie à l'occasion des meetings-spectacles que furent les "fêtes de la fraternité", données par la dame devant des fans hystérisés ?

    L'idéal européen lui non plus n'a pas résisté au désenchantement du politique. Le rusé Mitterand avait sû tranformer son échec au pouvoir, en motif pour un renouvellement du projet collectif. Comme l'explique Jean-Pierre Chevènement, le président français en est venu à faire de la construction européenne "un mythe de substitution au projet de transformation sociale qui l’avait porté au pouvoir en 1981". La fin de toute perspective d'Europe sociale, précipitée par l'élargissement aux pays de l'Est, a aliéné la partie des électeurs - de gauche - qui avaient cru jusqu'alors à ce rêve mitterandien. Egarée dans son adhésion en catimini à une Europe libérale, le parti socialiste s'est trouvé démuni face au retour d'une droite courtisant la France du non.

    Et force est de constater que le parti socialiste n'a pas évolué depuis la défaite électorale de 2007. François Hollande, le candidat désigné par les primaires du parti, semble être le digne héritier de Ségolène Royal dans son incapacité d'une part à formuler un projet pour la France, sinon un programme économique d'un libéralisme social sans saveur, et d'autre part dans la promotion malaisée de la construction européenne en pleine crise de légitimité.

    Ce qui a changé en 2012, c'est, par la force des chose, le sarkozysme lui-même, passé par l'épreuve du pouvoir, duquel il ne semble pas être ressorti indemne. Le président élu en 2007 a déçu et aura été impopulaire tout le long de son quinquennat. La stratégie de la gauche socialiste consiste à miser sur l'impopularité du président et se contenter d'attendre une alternance qu'elle espère être automatique. Aussi, la question se pose en effet : au moment de se soumettre au verdict des urnes, que reste-t-il du Sarkozysme ? La crise économique mondiale n'a-t-elle pas fait exploser ces contradictions entre un programme libéral  et un discours protecteur ?

     

    ...à suivre...



     "Un pétainisme à la sauce ketchup", Nabe

     

     

     



    « La gauche à la lumière du Sarkozysme (Partie 1), par Coma81Fractures françaises - Christophe Guilluy »

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  • Commentaires

    1
    BA
    Mercredi 11 Avril 2012 à 06:17

    « La » gauche, ça n’existe pas. Mais en revanche, il existe plusieurs gauches. Depuis mars 1983, la gauche qui domine la vie politique française est la gauche « François Mitterrand-Jacques Delors ».

     

    Ou si vous préférez : la gauche « favorable au rêve d’une Europe supranationale ».

     

    L’Europe supranationale est née le 25 mars 1957. Son acte de naissance a été le traité de Rome.

     

    L’Europe supranationale a vécu quelques décennies.

     

    A partir de 2007, une crise très violente a été l’occasion de tester les fondations de cette Europe supranationale.

     

    En clair :

     

    Est-ce que la soi-disant « solidarité européenne » existe ? Ou alors est-ce que ce n’était qu’une légende ?

     

    Les années 2007-2008-2009-2010-2011 ont donné la réponse :

     

    1- Les Etats européens surendettés ont demandé que les Etats européens riches donnent de l’argent pour les sauver. MAIS DANS LA REALITE les Etats Européens riches ont refusé de donner de l’argent. Les Etats européens riches ont prêté de l’argent aux Etats européens surendettés. Les Etats européens riches ont rajouté des montagnes de dettes par-dessus les montagnes de dettes qui écrasaient les Etats européens surendettés.

     

    2- Les Etats européens surendettés ont demandé la création d’euro-obligations. MAIS DANS LA REALITE les Etats européens riches ont refusé la création d’euro-obligations. Les Etats européens riches ne veulent pas payer un taux d’intérêt supérieur au taux d’intérêt qu’ils paient aujourd’hui lorsqu’ils lancent un emprunt.

     

    3- Les Etats européens surendettés ont demandé l’augmentation du budget de l’Union Européenne. MAIS DANS LA REALITE les Etats européens riches ont refusé de donner davantage d’argent au budget de l’Union Européenne. Conséquence : le budget de l’Union Européenne restera au niveau minable de 1 % du PIB de l’Union Européenne pour la période 2014-2020.

     

    Depuis 2007, à chaque fois que les Etats européens surendettés ont demandé un geste CONCRET de solidarité, les Etats européens riches ont refusé.

     

    Les années 2007-2011 nous ont montré ceci :

     

    Dans les bla-bla-bla, dans les grands discours, les bisounours nous parlent de la soi-disant « solidarité européenne ». MAIS DANS LA REALITE, au moment de donner de l’argent, il n’y a plus personne.

     

    Les Etats européens riches ne veulent pas donner de l’argent pour sauver de la faillite les Etats européens surendettés.

     

    La solidarité européenne, ça n’existe pas.

     

    Les fondations sur lesquelles les bisounours ont construit l’Europe supranationale n’existent pas. Et donc l’Europe supranationale est en train de mourir.

     

    C’est cette réalité que le monde entier est en train de comprendre : l’idée européenne, c’était une légende.

     

    L’idée européenne, c’était une croyance religieuse.

     

    De plus en plus de gens commencent à comprendre que l’Europe supranationale a été construite sur une légende.

     

    Comme d’habitude, les riches ont été les premiers à comprendre que tout le système européen supranational est en train de s’effondrer : depuis plus d’un an, les Européens les plus riches transfèrent leur épargne, leurs capitaux, etc, etc, en-dehors de l’Union Européenne.

     

    Quand les riches quittent le paquebot sur des canots de sauvetage, ça signifie que le paquebot coule.

     

    L’Union Européenne est en train de mourir en ce moment-même, sous nos yeux.

     

    Seuls les aveugles ne le voient pas.

     

    http://www.boursorama.com/actualites/sarkozy-la-france-demandera-le-gel-de-sa-contribution-au-budget-de-l-ue-efc70ef6a61426a5ace4653f8461f41c

    2
    Coma81 Profil de Coma81
    Mercredi 11 Avril 2012 à 15:30

    BA, vous venez de donner la version optimiste. Dans la version pessimiste, un empire européen prend forme, fondé sur l'inégalité entre les peuples, avec les allemands en haut et les pays du sud en bas. Ce sera alors la fin de la parenthèse démocratique en Europe.

    3
    BA
    Jeudi 12 Avril 2012 à 16:35

    Oui, mais ce genre d'empire ne tient pas longtemps : les forces centrifuges font toujours tout exploser. En clair : les passions nationales font toujours tout exploser.

     

    Et après quelques années, ou après quelques décennies, l'empire explose.

     

    Au milieu des ruines, après l'explosion de l'empire,  il ne reste debout que les nations.

     

    Les empires durent très peu. Les nations durent très longtemps.

    4
    BA
    Vendredi 13 Avril 2012 à 20:22

    14 avril 1912 :

     

    Le Titanic vire, mais heurte l'iceberg par tribord et le choc fait sauter les rivets, ouvrant ainsi une voie d'eau dans la coque sous la ligne de flottaison. Les portes étanches sont alors immédiatement fermées par Murdoch afin d'éviter une voie d'eau plus importante. Mais l'eau commence à envahir les cinq premiers compartiments du bateau. Or, le Titanic ne peut flotter qu'avec au maximum quatre de ses compartiments remplis d'eau.

     

    Source : article "Titanic" dans Wikipedia.

     

    Cent ans plus tard, presque jour pour jour : le Titanic "ZONE EURO" a cinq compartiments remplis d'eau.

     

    L'eau est entrée dans le compartiment grec, ensuite l'eau est entrée dans le compartiment irlandais, ensuite l'eau est entrée dans le compartiment portugais.

     

    Maintenant, l'eau entre dans le compartiment espagnol et dans le compartiment italien.

     

    L'Espagne et l'Italie entraînent maintenant tous les autres Etats européens vers le fond de la mer.

     

    Comment les Bourses réagissent-elles au naufrage de l'Espagne et de l'Italie ?

     

    Italie : - 3.43%  

    Espagne : - 3.58%           

    Suisse : - 0.87%

    Pays-Bas : - 1.53%          

    France : - 2.47%              

    Norvège : - 1.01%          

    Russie : - 0.46%

    Pologne : - 1.26%           

    Allemagne : - 2.36%      

    Belgique : - 1.53%          

    Royaume Uni : - 1.03% 

     

    Le Titanic « ZONE EURO » prend l'eau de toutes parts.

     

    http://www.youtube.com/watch?v=Vxz8p3QdD3Q

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