• La lutte des classes en Europe. Situation. Par Coma81

    Deux siècles de capitalisme furent le théatre d'un conflit de classes portant sur les règles de répartition de la richesse produite, mais suivant des modalités différentes selon les époques. 

    Au 19ème siècle, la dynamique du capitalisme conduisit à une concentration de la richesse dans les mains de quelques privilégiés. Or les systèmes économiques et sociaux ne résistèrent pas à de telles inégalités. De 1914 à 1945, des troubles sociaux intenses : crises, guerres, révolutions, furent à l'origine de la destruction du patrimoine, réglant - pour un instant - par des moyens quelques peu excessifs, la question politique de la répartion des richesses.

    La refondation sociale de l'après-guerre institua un cadre plus civilisé pour contenir la dynamique inégalitaire du capitalisme. Meilleur partage de la valeur ajoutée entre le travail et le capital, forte redistribution par la fiscalité et par les dépenses publiques, mais aussi - et c'est trop souvent oublié - politique monétaire inflationiste visant à réduire les taux d'intérets réels afin de pénaliser la rente.

     

    La contre-révolution néolibérale

    Mais avec la possibilité de recourir à la planche à billets pour boucler leur budget, les Etats se sont donnés une solution facile, équivalent à prélever un impôt invisible, mais dont les conséquences inflationnistes, destabilisatrices pour l'économie, ont été vivement critiquées par les économistes monétaristes. Ceux-ci proposèrent d'interdire cette pratique, ce qui fut fait en France par la loi fameuse de 1973. A dépenses publiques inchangées, l'interdiction de la monétisation aurait dû correspondre une hausse assumée des prélèvements obligatoires. Seulement, le changement de doctrine de la politique monétaire n'était pas fondé sur les principes socialisants de la période antérieure, mais accompagna la reprise en main de l'économie par une oligarchie financière désireuse de s'émanciper des régulations collectives. Dans un monde ouvert, les Etats se virent privés de leur capacité d'augmenter - voire simplement de maintenir - la pression fiscale, en particulier sur le Capital.

    Toutefois, on n'observe pas, en Europe, de baisse des dépenses publiques. C'est d'ailleurs un élément régulierement mis en avant par la droite libérale pour contester la réalité du recul du rôle de l'Etat dans l'économie depuis 30 ans. De fait, la révolution néoliberale pris une allure plus subtile, peut-être en raison des résistances sociales, peut-être parce qu'elle fut menée aussi en partie par la gauche. Contrairement à la doctrine de l'Etat minimal professé par le libéralisme orthodoxe, la marque du néolibéralisme est d'organiser, au profit des dominants, le détournement de l'Etat social issu de l'après-guerre. Pierre angulaire de cette stratégie, l'interdiction du recours à la planche à billets contraignit l'Etat à s'endetter auprès des marchés financiers. Faute d'inflation, les taux d'intérets réels, devenus élevés, ont naturellement entretenu la dynamique da la dette publique.

    Si le régime néolibéral a pu s'imposer au tournant des années 80, c'est qu'il est le résultat d'une alliance entre les classes moyennes et la bourgeoisie capitaliste, rejetant toutes deux les "archaïsmes" des modèles sociaux, partageant les valeurs libérales et le désir de s'inscrire dans la mondialisation. Mais la paix sociale, qui s'est faite dans un premier temps sur le dos des classes populaires, sacrifiées sur l'autel de la mondialisation, n'était guère durable, la bulle de la dette devant exploser à un moment ou à un autre. Il serait alors temps de solder les comptes.

    En attendant, le recours à l'endettement dans les pays occidentaux a permis de garder l'économie en lévitation. Baisse des taux d'imposition, poids de la rente, déformation de la valeur ajoutée en faveur des profits, tout a concouru à accroître à nouveau les inégalités. Paradoxalement, de son côté, le niveau de vie réel de la population n'a pas sensiblement baissé, soutenu qu'il a été par la dette, privée comme publique. Cela a eu pour effet de stimuler la croissance, contrecarrant l'effet récessionniste qui aurait dû résulter de la captation de la richesse - sous forme de patrimoine financier - par une petite minorité. De cette facon, la lutte pour la répartition de la valeur ajoutée a trouvé un exutoire temporaire dans l'endettement - en France dans celui de l'Etat. Le conflit de classes fut en quelque sorte reporté dans le temps, comme pour préserver le statut quo le plus longtemps possible.

     

    La crise, paroxysme du conflit de classes

    La crise financière de 2008 siffle la fin de la partie. Elle correspond au moment où la collectivité dans son ensemble (les experts parlent des "marchés") s'aperçoit de l'équilibre bancal sur lequel repose le système néolibéral. La grande question, qui nous vaut toute cette agitation sur les marchés financiers, porte sur la valeur réelle de cette dette qui s'est accumulée au fil des ans. Pour les détenteurs de titres de créance, la valeur de leurs avoirs reste virtuelle tant que la dette n'est pas honorée par les ménages endettés comme par les Etats. Symétriquement, pour le reste de la population, la question est celle de la pérennité du niveau de vie. Va-t-il falloir payer la dette en sabrant dans les dépenses publiques et en comprimant les revenus ? Finalement, "l'illusion" ne se trouve-t-elle pas plutôt du côté des riches, leurs créances n'étant rien d'autre que des bouts de papiers, alors que la vie des gens, elle, est bien réelle. Si le remboursement impose des sacrifices trop lourds, au point de paraître déraisonnable, il ne tient qu'à la majorité de considérer la dette comme insolvable et de la répudier en bloc.

    Mais le capitalisme est une force révolutionnaire, qui, en ce début de 21ème siècle dispose des moyens incomparables de la puissance publique. Suite à la crise financière, d'immenses plans de sauvetage des banques transfèrent la dette privée insolvable à la charge des Etats. De même lorsque la crise atteint les dettes souveraines, les Etats les plus solides se portent garants pour les plus fragiles. A ce niveau de corruption, le capitalisme néolibéral se confond avec un "socialisme pour les riches". Le patrimoine financier est, quoiqu'il arrive, garanti par la collectivité, ce qui revient, selon la circonstance, à privatiser les profits et à socialiser les pertes. La puissance publique est mobilisée, dans un premier temps, pour éviter la dévalutation de la dette, dans un second temps, pour imposer aux peuples son rembousement. "La crise" est un moment révolutionnaire, l'avènement de ce monde nouveau dans lequel les possédants s'accaparent réellement les richesses produites. La lutte de classes prend soudain l'allure d'un conflit immédiat, brutal, entre les prêteurs et les débiteurs, aux conséquences dramatiques sur le fonctionnement de nos économies.

    De fait, la pagaille engendrée par cette offensive de la bourgeoisie capitaliste est considérable, la concentration des richesses ayant un effet profondément récessionniste. La chute de la demande globale, consécutive à l'appauvrissement de la population, provoque à son tour l'effondrement de l'investissement productif, faute de débouchés suffisants. L'argent de la rente se détourne de l'économie réelle pour aller nourrir la spéculation improductive. Tout comme lors du précédent des années 30, au nom de l'impératif financier, le système économique implose, la production est désorganisée et les travailleurs mis en masse au chômage. Forme ultime du capitalisme, le financiarisme - la chrématistique aurait dit Aristote, c'est-à-dire le fait de désirer  l'argent pour lui même - mène à la destruction de la société.


    L'Europe Allemande

    La crise sert de révélateur de l'orientation libérale de la construction européenne. Tout d'un coup, la zone euro apparaît pour ce qu'elle est, un espace de compétition économique féroce entre les peuples européens. Seulement dix ans après l'introduction de la monnaie unique, l'Allemagne concentre l'industrie européenne au détriment d'une périphérie fortement désindustrialisée, et son élite triomphe pour avoir su, plus que partout ailleurs, imposer discipline et austérité salariale à ses travailleurs. Dans ce pays de vieux rentiers, en déclin démographique accéléré, la domination de classe tient aussi au déséquilibre entre générations. Détentrice de la puissance financière, bien que sujette à une forte augmentation des inégalités et de la pauvreté, l'Allemagne est un modèle aux yeux des élites européennes.

    C'est d'ailleurs la chancelière allemande qui mène la "révolution des riches" en Europe, suivie par les dirigeants des Etats membres, - qu'elle s'est permise parfois de nommer directement - portant ce message aux peuples européens : "Il est l'heure d'honorer vos dettes", tandis qu'au même moment, la Banque Centrale Européenne vient en aide au secteur bancaire. La brutalité de la gouvernance européenne, plongeant le continent en dépression économique, ne manquera pas de susciter, en retour, une violence au moins aussi forte de la part des peuples. Déjà la bourgeoisie intellectuelle s'alarme "du retour des vieux démons" : "populisme", "nationalisme" et "marxisme". Les peuples européens vivent un moment marquant de leur histoire, fondateur, dans un sens ou dans un autre, du monde d'après. Une nouvelle fois, le risque d'un désastre européen est réel, non pas cette fois sous la forme de la folie suicidaire de la seconde guerre mondiale, mais sous celle d'une désunion fatale, précipitant la décadence du Vieux Monde.

     

    Alliances de classe, les grandes manoeuvres

    Toutefois, on peut raisonnablement espérer que les élites européennes trouveront une meilleure voie pour surmonter la crise actuelle. Déjà, les gouvernements des pays membres envisagent de plus en plus sérieusement, malgré l'intransigeance allemande, un retour à une solution de type inflationniste, grâce à la monétisation des dettes par l'intermédiaire de la banque centrale européenne ou des banques centrales nationales. Reste que, étant donné la profondeur de la crise, la monétisation  aurait possiblement un effet extrêmement douloureux pour les peuples et destabilisateur pour les économies.

    L'inflation fut certes, durant la période des trentes glorieuses, un paramètre très favorable au salariat. Mais après tout, plutôt que cet impôt aveugle et peu transparent - donc pas très démocratique - pourquoi la collectivité nationale ne préférerait-elle pas délibérer de règles plus transparentes de redistribution ? En ce sens, la loi de 1973 n'était-elle pas un progrès ? C'est pourquoi, plutôt que le chaos inflationniste, il serait préférable de franchir une étape supplémentaire dans la "normalisation" du conflit social, et d'organiser un grand défaut sur les dettes publiques et privées européennes. Le refus de payer la dette revient à prélever, en une fois, cet impôt auquel les riches ont refusé de se soumettre tout au long de la dernière période. Il s'agirait ensuite de refonder une fiscalité juste, redistributive, et permettant de couvrir intégralement les dépenses publiques. De même, les salaires doivent être suffisants pour ne pas rendre nécessaire le recours à l'endettement pour financer la consommation des ménages. Ce cadre démocratique de régulation du capitalisme aurait pour objectif de contenir les inégalités et d'assurer le plein emploi.

    Est-il raisonnable d'espérer une telle issue ? Sur quelles forces cette transformation sociale peut-elle s'appuyer ? Dans la période actuelle, le rapport de force n'est pas nécessairement défavorable aux "99%". Si, sur le plan idéologique, un effort considérable est nécessaire pour sortir de la vision imposée par "les marchés financiers" - c'est-à-dire la bourgoisie capitaliste - en revanche, le peuple se retrouve, pour la première fois depuis la guerre, solidaire dans toutes ses composantes face à la catastrophe qui s'annonce. En particulier, les classes moyennes mues par un désir proprement conservateur, attachées qu'elles sont à leur mode de vie, pourraient faire leur la formule de Visconti dans le film Le Guépard : "il faut que tout change pour que rien ne change".

    Pourtant, il est troublant de constater que la crise n'a rien changé en ce qui concerne l'absence de visibilité des classes populaires  qui restent, comme depuis 30 ans, à l'écart de l'espace de la représentation politique. Divisées entre l'abstention, le vote protestaire, ou l'alignement par défaut sur le candidat de la gauche, elles n'arrivent pas à faire entendre leur propre voix dans le champ démocratique. Il est difficile dans ces conditions, d'imaginer aller beaucoup plus loin dans la subversion du capitalisme que le républicanisme redistributif qui sied aux classes moyennes. Simple force d'appoint ou bien centre de gravité de la lutte, le rôle joué par les classes populaires déterminera la nature du modèle social qui pourrait émerger à l'issue de la crise de la dette. En 1945, la puissance de la classe ouvrière s'était traduite par l'invention d'une véritable démocratie sociale relevant d'une logique alternative à la loi du marché et au capitalisme, grâce à laquelle les travailleurs, élevés au rang de partenaires sociaux, ont pu bénéficier d'une extension sans précédent des droits sociaux.

     

    En ce début de siècle, l'europe est à la croisée des chemins. Le risque existe de voir triompher la finance capitaliste, victoire à la Pyrrhus pour les possédants, qui signifierait le déclin inexorable de l'Europe. Mais, l'enracinement de la démocratie, à la fois terreau du capitalisme et en contradiction avec lui, dresse des logiques politiques face aux logiques économiques. Il est permis d'espérer, qu'au 21ème siècle, nos sociétés soient assez matures pour se prémunir de la dynamique mortifère du capitalisme financier, et qu'un sursaut politique, provoqué par l'instinct de conservation des classes moyennes puisse engendrer un compromis social raisonnable. Mais il n'est pas interdit d'espérer plus. Les classes populaires saisiront-elles cette occasion historique de se rassembler autours d'un projet politique renouant avec la tradition du socialisme authentiquement anticapitaliste ?

     

     

     

     

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  • Commentaires

    1
    BRUNEM
    Lundi 24 Septembre 2012 à 16:47

    Que faut- il comprendre par "socialisme authentiquement anticapitaliste"? Qui  propose ce programme actuellement?

    2
    Coma81 Profil de Coma81
    Lundi 24 Septembre 2012 à 17:50

    1. Le socialisme est par définition anticapitaliste.

    voir : http://et-pendant-ce-temps-la.eklablog.com/les-5-declarations-de-principes-du-mouvement-socialiste-partie-1-a5708183

    2. Un progrès vers une société socialiste ne peut être qu'issu des luttes sociales, en particulier par la mobilisation des classes popultaires.

    voir : http://et-pendant-ce-temps-la.eklablog.com/la-crise-du-neoliberalisme-gerard-dumenil-et-dominique-levy-a5537561

    3. Aujourd'hui, la tradition socialiste est en bien fâcheuse posture. Plus personne - et c'est heureux - ne croit en la révolution, c'est à dire la prise de pouvoir centralisée et l'application d'un programme de collectivisation qu'il suffirait de dérouler pour réaliser le bonheur sur terre. Cette vision naive du socialisme est aujourd'hui définitivement abandonnée dans nos sociétés de tradition démocratique. Tout au plus, la gauche de gauche mobilise le thème de la rupture, faisant référence non plus à une révolution fondée sur une idéologie, mais à une réorientation des politiques au bénéfices des classes populaires - reste à définir le programme. En réalité, la société socialiste est en gestation depuis le début des luttes sociales, par l'invention sans cesse d'institutions multiples, avec pour effets d'orienter les forces économiques vers des besoins réels, en s'opposant aux logiques purement financières. La gauche socialiste doit donc établir un programme sur la base des expériences passées, de socialisation - ou démocratisation de l'économie. Refondation de la fiscalité, réforme de l'Etat, refondation des droits sociaux, monnaie complémentaire, réforme de la finance et du système monétaire... etc

     

     

     

     

     

     

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