• Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Karl Marx - 1851 (1)

    Note de Coma81 : la traduction est médiocre, et la transcription numérique, truffée d'erreurs.

    Chapitre 1. Extrait.


    Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce :  Causidière pour Danton, Louis Blanc pour Robespierre, la Montagne de 1848 à 1951 pour la Montagne de 1793 à 1795, le neveu pour l’oncle. Et nous constatons la même caricature dans les circonstances où parut la deuxième édition du 18 Brumaire.

    Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé.  


    La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants. Et même quand ils semblent occupés à se transformer, eux et les choses, à créer quelque chose de tout à fait nouveau, c’est précisément à ces époques de crise révolutionnaire qu’ils évoquent craintivement les esprits du passé, qu’ils leur empruntent leurs noms, leurs mots d’ordre, leurs costumes, pour apparaître sur la nouvelle scène de l’histoire sous ce déguisement respectable et avec ce langage emprunté. C’est ainsi que Luther prit le masque de l’apôtre Paul, que la révolution de 1789 à 1814 se drapa successivement dans le costume de la République romaine, puis dans celui de l’Empire romain, et que la révolution de 1848 ne sut rien faire de mieux que de parodier tantôt 1789, tantôt la tradition révolutionnaire de 1793 à 1795. C’est ainsi que le débutant qui apprend une nouvelle langue la retraduit toujours dans sa langue maternelle, mais il ne réussit à s’assimiler l’esprit de cette nouvelle langue et à s’en servir librement que quand il arrive à la manier sans se rappeler sa langue maternelle, et qu’il parvient même à oublier complètement cette dernière.

    L’examen de ces conjurations des morts de l’histoire révèle immédiatement une différence éclatante. Camille Desmoulins, Danton, Robespierre, Saint-Just, Napoléon, les héros, de même que les partis et la masse de la première révolution française accomplirent dans le costume romain, et en se servant d’une phraséologie romaine, la tâche de leur époque, à savoir l’éclosion et l’instauration de la société bourgeoise moderne. (…)

     Complètement absorbée par la production de la richesse et par la lutte pacifique de la concurrence, elle avait oublié que les spectres de l’époque romaine avaient veillé sur son berceau. Mais si peu héroïque que soit la société bourgeoise, l’héroïsme, l’abnégation, la terreur, la guerre civile et les guerres extérieures n’en avaient pas moins été nécessaires pour la mettre au monde. Et ses gladiateurs trouvèrent dans les traditions strictement classiques de la République romaine les idéaux et les formes d’art, les illusions dont ils avaient besoin pour se dissimuler à eux-mêmes le contenu étroitement bourgeois de leurs luttes et pour maintenir leur enthousiasme au niveau de la grande tragédie historique. (…)

    La résurrection des morts, dans ces révolutions, servit par conséquent à magnifier les nouvelles luttes, non à parodier les anciennes, à exagérer dans l’imagination la tâche à accomplir, non à se soustraire à leur solution en se réfugiant dans la réalité, à retrouver l’esprit de la révolution et non à évoquer de nouveau son spectre.

    La période de 1848 à 1851 ne fit qu’évoquer le spectre de la grande Révolution française (…)

    La révolution sociale du XIXe siècle ne peut pas tirer sa poésie du passé, mais seulement de l’avenir. Elle ne peut pas commencer avec elle-même avant d’avoir liquidé complètement toute superstition à l’égard du passé. Les révolutions antérieures avaient besoin de réminiscences historiques pour se dissimuler à elles-mêmes leur propre contenu. La révolution du XIXe siècle doit laisser les morts enterrer leurs morts pour réaliser son propre objet. Autrefois, la phrase débordait le contenu, maintenant, c’est le contenu qui déborde la phrase.

    * * *


    La révolution de février fut un coup de main réussi par surprise contre l’ancienne société, et le peuple considéra ce coup de main heureux comme un événement historique ouvrant une nouvelle époque. Le 2 Décembre, la révolution de février est escamotée par le tour de passe-passe d’un tricheur, et ce qui semble avoir été renversé, ce n’est plus la monarchie, ce sont les concessions libérales qui lui avaient été arrachées au prix de luttes séculaires. Au lieu que la société elle-même se soit donné un nouveau contenu, c’est l’État qui paraît seulement être revenu à sa forme primitive, à la simple domination insolente du sabre et du goupillon. (...) La société semble être actuellement revenue à son point de départ. En réalité, c’est maintenant seulement qu’elle doit se créer son point de départ révolutionnaire, c’est-à-dire la situation, les rapports, les conditions qui seuls, permettent une révolution sociale sérieuse. (…) 

    * * *


    Récapitulons, dans leurs grandes lignes, les phases parcourues par la révolution française du 24 février 1848 au mois de décembre 1851. (...)

    La première période, qui s’étend du 24 février, date de la chute de Louis-Philippe, jusqu’au 4 mai 1848, date de la réunion de l’Assemblée constituante, et qui constitue la période de février proprement dite, peut être considérée comme le prologue de la révolution. Ce qui la caractérise officiellement, c’est le fait que le gouvernement improvisé par elle se déclara lui-même provisoire et que, de même, tout ce qui fut proposé, tenté, exprimé au cours de cette période ne le fut que provisoirement. Rien ni personne n’osa réclamer pour soi le droit à l’existence et à l’action véritable. Tous les éléments qui avaient préparé ou fait la révolution, l’opposition dynastique, la bourgeoisie républicaine, la petite bourgeoisie républicaine-démocrate, la classe ouvrière social-démocrate, trouvèrent provisoirement leur place dans le gouvernement de février (...)

    La deuxième période, qui va du 4 mai 1848 à la fin de mai 1849, est la période de la constitution, de la fondation de la république bourgeoise. Immédiatement après les Journées de février, non seulement l’opposition dynastique avait été surprise par les républicains et ceux-ci par les socialistes, mais toute la France l’avait été par Paris. L’Assemblée nationale, qui se réunit le 4 mai, issue des suffrages de la nation, représentait la nation. Elle était une protestation vivante contre les prétentions des Journées de février et avait pour mission de ramener à la mesure bourgeoise les résultats de la révolution. (...) 

    À la monarchie bourgeoise de Louis-Philippe ne peut succéder que la république bourgeoise. Cela veut dire que, tandis que, sous la monarchie, c’était une partie restreinte de la bourgeoisie qui avait régné au nom du roi, c’est, désormais, l’ensemble de la bourgeoisie qui doit régner au nom du peuple. Les revendications du prolétariat parisien sont des bourdes utopiques avec lesquelles il faut en finir une fois pour toutes. A cette déclaration de l’Assemblée nationale constituante, le prolétariat parisien répondit par l’insurrection de juin, l’événement le plus formidable dans l’histoire des guerres civiles européennes. La république bourgeoise l’emporta. Elle avait pour elle l’aristocratie financière, la bourgeoisie, l’armée, le sous-prolétariat organisé en garde mobile, les intellectuels, les prêtres et toute la population rurale. Au côtés du prolétariat, il n’y avait personne d’autre que lui-même. Plus de 3 000 insurgés furent massacrés après la victoire, et 15 000 déportés sans jugement. Cette défaite rejeta le prolétariat à l’arrière-plan de la scène révolutionnaire. Il s’efforça de reprendre sa place en avant chaque fois que le mouvement sembla prendre un nouvel élan, mais chaque fois avec une énergie diminuée et un résultat plus faible. Dès que l’une des couches sociales placées au-dessus de lui entre en fermentation révolutionnaire, le prolétariat conclut une alliance avec elle et partage ainsi toutes les défaites que subissent les uns après les autres les différents partis. Mais ces coups successifs s’affaiblissent de plus en plus à mesure qu’ils se répartissent davantage sur toutes les couches de la société. Ses principaux chefs à l’Assemblée nationale et dans la presse sont, les uns après les autres, livrées aux tribunaux et remplacés par des figures de plus en plus équivoques. Pour une part, il se jette dans des expériences doctrinaires, banques d’échange et associations ouvrières, c’est-à-dire dans un mouvement où il renonce à transformer le vieux monde à l’aide des grands moyens qui lui sont propres, mais cherche, tout au contraire, à réaliser son affranchissement, pour ainsi dire, derrière le dos de la société, de façon privée, dans les limites restreintes de ses conditions d’existence, et, par conséquent, échoue nécessairement. (...) 

    * * *


    La défaite des insurgés de juin avait, à la vérité, préparé, aplani le terrain sur lequel pouvait se fonder, s’établir la république bourgeoise. Mais elle avait montré, en même temps, qu’en Europe se posaient d’autres problèmes que celui de la république ou de la monarchie. Elle avait montré que la république bourgeoise signifiait ici le despotisme absolu d’une classe sur les autres classes. Elle avait montré que, dans les pays de vieille civilisation, ayant une structure de classe très développée, des conditions modernes de production, pourvus d’une conscience morale dans laquelle toutes les idées traditionnelles ont été dissoutes au moyen d’un travail séculaire, la république n’est, d’une façon générale, que la forme de transformation politique de la société bourgeoise et non pas sa forme de conservation  (...) 

    Pendant les Journées de juin, toutes les classes et tous les partis s’étaient unis dans le « parti de l’ordre » en face de la classe prolétarienne, du « parti de l’anarchie », du socialisme, du communisme. Ils avaient « sauvé » la société des entreprises des « ennemis de la société ». Ils avaient repris et lancé parmi leurs troupes les vieux mots d’ordre de l’ancienne société : « propriété, famille, religion, ordre », et crié à la croisade contre-révolutionnaire : « Sous ce signe, tu vaincras ! » A partir de ce moment, dès que l’un des nombreux partis qui s’étaient groupés sous ce signe contre les insurgés de juin, s’efforce de défendre le champ de bataille révolutionnaire dans ses propres intérêts de classe, il succombe sous le cri de « propriété, famille, religion, ordre ! » La société est sauvée aussi souvent que le cercle de ses maîtres se rétrécit et qu’un intérêt plus exclusif est défendu contre un intérêt plus large. Toute revendication de la plus simple réforme financière bourgeoise, du libéralisme le plus vulgaire, du républicanisme le plus formel, de la démocratie la plus plate, est à la fois punie comme « attentat contre la société » et flétrie comme « socialiste ». Et, finalement, les grands prêtres de « la religion et de l’ordre » sont eux-mêmes chassés à coups de pied de leurs trépieds pythiques, tirés de leur lit en pleine nuit, fourrés dans des voitures cellulaires, jetés au cachot ou envoyés en exil. Leur temple est rasé, leur bouche scellée, leur plume brisée, leur loi déchirée au nom de la religion, de la propriété, de la famille et de l’ordre. Des bourgeois fanatiques de l’ordre sont fusillés à leur balcon par une soldatesque ivre, la sainteté de leur foyer est profanée, leurs maisons sont bombardées en guise de passe-temps, tout cela au nom de la propriété, de la famille, de la religion et de l’ordre. La lie de la société bourgeoise constitue finalement la phalange sacrée de l’ordre et le héros Crapulinsky  fait son entrée aux Tuileries comme « sauveur de la société ».



     

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