• Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Karl Marx - 1851 (3)

    Note de Coma81 : la traduction est médiocre, et la transcription numérique, truffée d'erreurs.

    Chapitre 7. Extrait.

     

    La République sociale apparut, en tant que phrase, que prophétie, au seuil de la révolution de février. Au cours des Journées de juin 1848, elle fut étouffée dans le sang du prolétariat parisien, mais elle rôda comme un spectre, dans les actes suivants du drame. On proclama la République démocratique. Elle disparut le 13 juin 1849, emportée dans la fuite de ses petits bourgeois, mais dans sa fuite elle jeta derrière elle sa publicité doublement fanfaronne. La République parlementaire s’empara, avec la bourgeoisie, de toute la scène et s’étendit dans toute sa plénitude, mais le 2 décembre l’enterra, aux cris angoissés de : « Vive la république ! » poussés par les royalistes coalisés

     

    La bourgeoisie française s’était cabrée contre la domination du prolétariat travailleur, et c’est elle qui mit au pouvoir le sous-prolétariat ayant à sa tête le chef de la société du 10 Décembre. La bourgeoisie avait tenu la France toute haletante dans la crainte des horreurs futures de l’anarchie rouge, et c’est Bonaparte qui lui escompta cet avenir en faisant, le 4 décembre, descendre de leurs fenêtres à coups de fusils, par les soldats de l’ordre saouls d’eau-de-vie, les bourgeois distingués du boulevard Montmartre et du boulevard des Italiens. La bourgeoisie avait fait l’apothéose du sabre, et c’est le sabre qui la domine.

    * * *


    La bourgeoisie française avait résolu depuis longtemps le dilemme posé par Napoléon : « Dans cinquante ans, l’Europe sera républicaine ou cosaque. » Elle l’avait résolu dans le sens de la « République cosaque »

    * * *


    « C’est le triomphe complet et définitif du socialisme ! » C’est ainsi que Guizot caractérisa le 2 Décembre. Mais si le renversement de la république parlementaire contient en germe le triomphe de la révolution prolétarienne, son premier résultat tangible n’en fut pas moins la victoire de Bonaparte sur le Parlement, du pouvoir exécutif sur le pouvoir législatif, de la violence sans phrase sur la violence de la phrase. Au Parlement, la nation élevait sa volonté générale à la hauteur d’une loi, c’est-à-dire qu’elle faisait de la loi de la classe dominante sa volonté générale. Devant le pouvoir exécutif, elle abdique toute volonté propre et se soumet aux ordres d’une volonté étrangère, l’autorité. Le pouvoir exécutif, contrairement au pouvoir législatif, exprime l’hétéronomie de la nation, en opposition à son autonomie. Ainsi, la France ne sembla avoir échappé au despotisme d’une classe que pour retomber sous le despotisme d’un individu, et encore sous l’autorité d’un individu sans autorité. La lutte parut apaisée en ce sens que toutes les classes s’agenouillèrent, également impuissantes et muettes, devant les crosses de fusils.

    Mais la révolution va jusqu’au fond des choses. Elle ne traverse encore que le purgatoire. Elle mène son affaire avec méthode. Jusqu’au 2 décembre 1851, elle n’avait accompli que la moitié de ses préparatifs, et maintenant elle accomplit l’autre moitié. Elle perfectionne d’abord le pouvoir parlementaire, pour pouvoir le renverser ensuite. Ce but une fois atteint, elle perfectionne le pouvoir exécutif, le réduit à sa plus simple expression, l’isole, dirige contre lui tous les reproches pour pouvoir concentrer sur lui toutes ses forces de destruction, et, quand elle aura accompli la seconde moitié de son travail de préparation, l’Europe sautera de sa place et jubilera : « Bien creusé, vieille taupe ! »

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    Mais, sous la monarchie absolue, pendant la première Révolution et sous Napoléon, la Bureaucratie n’était que le moyen de préparer la domination de classe de la bourgeoisie. Sous la Restauration, sous Louis-Philippe, sous la République parlementaire, elle était l’instrument de la classe dominante, quels que fussent d’ailleurs ses efforts pour se constituer en puissance indépendante.

    Ce n’est que sous le second Bonaparte que l’État semble être devenu complètement indépendant. La machine d’État s’est si bien renforcée en face de la société bourgeoise qu’il lui suffit d’avoir à sa tête le chef de la société du 10 Décembre, chevalier de fortune venu de l’étranger, élevé sur le pavois par une soldatesque ivre, achetée avec de l’eau-de-vie et du saucisson, et à laquelle il lui faut constamment en jeter à nouveau. C’est ce qui explique le morne désespoir, l’effroyable sentiment de découragement et d’humiliation qui oppresse la poitrine de la France et entrave sa respiration. Elle se sent comme déshonorée.

    Cependant, le pouvoir d’État ne plane pas dans les airs. Bonaparte représente une classe bien déterminée, et même la classe la plus nombreuse de la société française, à savoir les paysans parcellaires.

    De même que les Bourbon avaient été la dynastie de la grande propriété foncière et les Orléans la dynastie de l’argent, les Bonaparte sont la dynastie des paysans, c’est-à-dire de la masse du peuple français. L’élu des paysans, ce n’était pas le Bonaparte qui se soumettait au Parlement bourgeois, mais le Bonaparte qui dispersa ce Parlement. Pendant trois ans, les villes avaient réussi à fausser le sens de l’élection du 10 décembre et à voler aux paysans le rétablissement de l’Empire. C’est pourquoi le coup d’État du 2 décembre 1851 ne fit que compléter l’élection du 10 décembre 1848.

    * * *


    La parcelle, le paysan et sa famille ; à côté, une autre parcelle, un autre paysan et une autre famille. Un certain nombre de ces familles forment un village et un certain nombre de villages un département. Ainsi, la grande masse de la nation française est constituée par une simple addition de grandeurs de même nom, à peu près de la même façon qu’un sac rempli de pommes de terre forme un sac de pommes de terre. Dans la mesure où des millions de familles paysannes vivent dans des conditions économiques qui les séparent les unes des autres et opposent leur genre de vie, leurs intérêts et leur culture à ceux des autres classes de la société, elles constituent une classe. Mais elles ne constituent pas une classe dans la mesure où il n’existe entre les paysans parcellaires qu’un lien local et où la similitude de leurs intérêts ne crée entre eux aucune communauté, aucune liaison nationale ni aucune organisation politique. C’est pourquoi ils sont incapables de défendre leurs intérêts de classe en leur propre nom, soit par l’intermédiaire d’un Parlement, soir par l’intermédiaire d’une Assemblée. Ils ne peuvent se représenter eux-mêmes, ils doivent être représentés. Leurs représentants doivent en même temps leur paraître comme leurs maîtres, comme une autorité supérieure, comme une puissance gouvernementale absolue, qui les protège contre les autres classes et leur envoie d’en haut la pluie et le beau temps. L’influence politique des paysans parcellaires trouve, par conséquent, son ultime expression dans la subordination de la société au pouvoir exécutif.

    La tradition historique a fait naître dans l’esprit des paysans français la croyance miraculeuse qu’un homme portant la nom de Napoléon leur rendrait toute leur splendeur. Et il se trouva un individu qui se donna pour cet homme, parce qu’il s’appelait Napoléon, conformément à l’article du code Napoléon qui proclame : « La recherche de la paternité est interdite. » Après vingt années de vagabondage et une série d’aventures grotesques, la légende se réalise, et l’homme devient empereur des Français. L’idée fixe du neveu se réalisa parce qu’elle correspondait à l’idée fixe de la classe la plus nombreuse de la population française.

    * * *


    Mais entendons-nous. La dynastie des Bonaparte ne représente pas le paysan révolutionnaire, mais le paysan conservateur ; non pas le paysan qui veut se libérer de ses conditions d’existence sociale représentées par la parcelle, mais le paysan qui veut, au contraire, les renforcer ; non pas le peuple campagnard qui veut, par son énergie, renverser la vieille société, en collaboration étroite avec les villes, mais, au contraire, celui qui, étroitement confiné dans ce vieux régime, veut être sauvé et avantagé, lui et sa parcelle, par le fantôme de l’Empire. La dynastie des Bonaparte ne représente pas le progrès, mais la foi superstitieuse du paysan, non pas son jugement, mais son préjugé, non pas son avenir, mais son passé, non pas ses Cévennes, mais sa Vendée.

    * * *


    Bonaparte, en tant que pouvoir exécutif qui s’est rendu indépendant de la société, se sent appelé à assurer l’« ordre bourgeois ». Mais la force de cet ordre bourgeois, c’est la classe moyenne. C’est pourquoi il se pose en représentant de cette classe et publie des décrets dans cet esprit. Mais il n’est quelque chose que parce qu’il a brisé et brise encore quotidiennement l’influence politique de cette classe moyenne. C’est pourquoi il se pose en adversaire de la puissance politique et littéraire de la classe moyenne. Mais, en protégeant sa puissance matérielle, il crée à nouveau sa puissance politique. C’est pourquoi, il lui faut conserver la cause tout en supprimant l’effet, partout où il se manifeste. Mais tout cela ne peut se faire sans de petites confusions de cause et d’effet, étant donné que l’un et l’autre, dans leur action et réaction réciproques, perdent leur caractère distinctif. D’où de nouveaux décrets qui effacent la ligne de démarcation. En même temps, Bonaparte s’oppose à la bourgeoisie en tant que représentant des paysans et du peuple, en général, qui veut, dans les limites de la société bourgeoise, faire le bonheur des classes inférieures. D’où, de nouveaux décrets qui privent par avance les « vrais socialistes » de leur sagesse gouvernementale. Mais Bonaparte se pose en avant tout en chef de la société du 10 Décembre, en représentant du sous-prolétariat, auquel il appartient lui-même, ainsi que son entourage, son gouvernement et son armée, et pour lequel il s’agit, avant tout, de soigner ses intérêts et de tirer du Trésor public des billets de loteries californiennes. Et il s’affirme chef de la société du 10 Décembre par décrets, sans décrets et malgré les décrets.

    Cette tâche contradictoire de l’homme explique les contradictions de son gouvernement, ses tâtonnements confus, s’efforçant tantôt de gagner, tantôt d’humilier telle ou telle classe, et finissant par les soulever toutes en même temps contre lui. Cette incertitude pratique forme un contraste hautement comique avec le style impérieux, catégorique, des actes gouvernementaux, style docilement copié sur celui de l’oncle.

    * * *


    Pressé par les exigences contradictoires de sa situation, et contraint, d’autre part, tel un prestidigitateur, de tenir par quelque tour surprenant les yeux du public constamment fixés sur lui comme le « succédané » de Napoléon et, par conséquent, de faire tous les jours un coup d’État en miniature, Bonaparte met sens dessus dessous toute l’économie bourgeoise, touche à tout ce qui avait paru intangible à la révolution de 1848, rend les uns résignés à la révolution et les autres désireux d’une révolution, et crée l’anarchie au nom même de l’ordre, tout en enlevant à la machine gouvernementale son auréole, en la profanant, en la rendant à la fois ignoble et ridicule. Il renouvelle à Paris le culte de la Sainte Tunique de Trèves  sous la forme du culte impérial napoléonien. Mais le jour où le manteau impérial tombera enfin sur les épaules de Louis Bonaparte, la statue d’airain de Napoléon s’écroulera du haut de la colonne Vendôme.



    FIN

     

     

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  • Commentaires

    1
    BA
    Mercredi 27 Juin 2012 à 21:56

    Le 19 août 1870, la France déclare la guerre à la Prusse. La bataille décisive a lieu dans le département des Ardennes, à Sedan. Le 1er septembre 1870, Napoléon III et 100 000 soldats français sont encerclés par les Prussiens dans Sedan. Le 2 septembre, Napoléon III ordonne de hisser le drapeau blanc. Il est fait prisonnier. Il est emmené en captivité en Allemagne.

     

    Le 4 septembre 1870, à Paris, la foule envahit le Palais-Bourbon, siège du Corps législatif. Le député républicain Léon Gambetta prononce la déchéance de la dynastie. Fin du Second Empire.


    C'est souvent comme ça : on construit un régime, on construit une dynastie, on construit un empire, on croit que ça va durer des siècles, on croit que c'est solide ... Mais non, en fait.


    Ce n'est pas solide.


    Rien n'est solide. Tout finit par s'effondrer. 

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