• Le chômage, une histoire européenne - Par Coma81

     

    1) Apparition du chômage de masse à partir de 1975 jusqu'à aujourd'hui

    En 1975, le chômage était quasiment inexistant : les 600 000 chômeurs (au sens du BIT) représentaient moins de 3% de la population active. Dès lors, le chômage s'est mis à augmenter sans discontinuer pendant les 13 années qui suivirent. La barre des 2 millions de chômeurs a été franchie pour la première fois en 1984 et le point culminant a été atteint au deuxième trimestre de l'année 1987, avec 9,2% de la population active au chômage (BIT).

    La crise a eu pour élément déclencheur un choc d'offre négatif : l'augmentation des prix de l'énergie s'est répercutée sur les coûts de production, et est venue plomber les taux de marge des entreprises. Du fait de son mauvais état, le tissu industriel français n'a pas été en mesure de répondre aux stimulations répétées de la politique économique menée par les gouvernements successifs. Il faut ajouter que l'ouverture commerciale et la circulation des capitaux - phénomène appelé "mondialisation" - avaient largement limité l'efficacité des politiques de relance.

    En 1983, le gouvernement de gauche, après l'échec des plans de relance, n'avait plus d'autre solution que de mener une politique de l'offre, plus adaptée à cette nouvelle situation. Cependant un choix s'offrait à lui :

    - Soit le gouvernement dévaluait le franc, faisant porter l'effort sur l'ensemble de la population - salariés et rentiers -

    - Soit il menait une politique de désinflation compétitive (dite: "du franc fort") au grand bénéfice de rentiers, faisant porter le coût de l'ajustement sur les seuls salariés.

    C'est cette deuxième option qui fut choisie au moment du tournant de la rigueur de 1983. Le gouvernement eurolibéral de gauche décidait de rester dans le cadre du Système Monétaire Européen (SME), d'imposer la modération salariale, de cibler un faible taux d'inflation, le tout au prix d'un chômage élevé. En 1984, la hausse du chômage s'accéléra encore.   

    Il fallu attendre 1987 pour voir enfin le taux de chômage se stabiliser, puis décroître légèrement jusqu'à 7,8% au premier trimestre 1991. Ce reflux n'a pas été suffisant pour empêcher la France de s'installer durablement dans le chômage de masse. Au cours des 22 années qui suivirent, le taux de chômage n'est descendu qu'une seule fois en dessous du niveau de 1991, pendant un an, au tournant de l'année 2007 / 2008, juste avant la crise de 2008, et avant de remonter à des plus hauts historiques.

     

    - Les données concernant le taux de chômage (BIT) et le nombre de chômeurs (BIT) sont disponibles ici : http://www.insee.fr/fr/indicateurs/ind14/20131205/sl_chomage.xls

    - Les données concernant le nombre de demandeurs d'emploi sont disponibles ici : http://www.lemonde.fr/emploi/article/2013/10/25/ayrault-convaincu-que-la-courbe-du-chomage-va-s-inverser-avant-noel_3502681_1698637.html

    - Pour l'année 2013, il s'agit des chiffres de DE catégorie A connus au 31 novembre et des chiffres de chômeurs (BIT) prévus au 31 novembre. Les chiffres définitifs seront connus le 6 mars 2014 à 07h30 (ici : http://www.insee.fr/fr/themes/indicateur.asp?id=14).

     

    2) L'élévation du chômage à des niveaux records (1992 - 1997)

    Suite à la crise du SME, la hausse du chômage a repris de plus belle. A nouveau, la France faisait le choix de ne pas dévaluer, de s'arrimer au Mark, pour ne pas condamner le projet  de monnaie unique, déjà sur les rails. En 1995, la qualification pour la monnaie unique obligeait le gouvernement eurolibéral de droite à mener un plan de rigueur qui, sur le plan politique, conduisit à la dissolution de l'assemblée nationale, et, sur le plan économique, produisait l'effet que l'on pouvait attendre : dans la foulée du plan de rigueur, tous les indicateurs de chômage ont atteint leur niveau record :

    - Taux de chômage (BIT) : 10,8% au cours de l'année 1997

    - Nombre de chômeurs (BIT) : 2 763 000 au deuxième trimestre

    - Nombre de Demandeurs d'Emploi catégorie A : 3 195 500 au 31 janvier 1997.

    (chiffres pour la France Métropolitaine)

     

    3) La décrue du chômage (1997 - 2002)

    A partir de 1997, l'économie française a profité de deux facteurs favorables :

    - L'Allemagne était entrée dans l'euro avec une monnaie largement surévaluée, dégradant fortement sa compétitivité.

    - Le dynamisme de l'économie américaine, portée par la nouvelle économie, a stimulé l'ensemble de l'économie mondiale.

    La faiblesse de la compétitivité allemande, conjuguée au faible niveau de l'euro par rapport au dollars a profité aux exportations françaises.

    Le miracle eut lieu : de 1997 à 2000, le taux de chômage baissait rapidement et s'établissait à moins de 8% jusqu'à fin 2002. Les circonstances économiques étaient exceptionnellement favorables pour le gouvernement eurolibéral de gauche. Mais les électeurs votèrent avec leurs pieds. Finalement, le parti eurolibéral de droite fut choisi malgré un score déplorable au premier tour de l'élection présidentielle.



    4) Le chômage vaincu : une illusion économique (2002 - 2007) 

    L'explosion de la bulle internet (septembre 2001) met fin à la période faste aux Etats-Unis et menace la croissance mondiale. En 2003, face à la remontée du chômage dans leur pays respectifs, Chirac et Schroeder s'unissent face à Bruxelles pour suspendre le pacte de stabilité et s'autoriser à laisser filer les déficits publics. Cette bouffée d'oxygène viendra soutenir des politiques diamétralement opposées :

    - La gauche allemande conduit entre 2002 et 2005 une politique de l'offre : La diminution drastique du coût du travail (réformes Hartz) permet de gagner en compétitivité sur les partenaires européens prisonniers de l'euro.

    - La droite française prépare l'élection de 2007 par une politique de la demande : les salaires augmentent, les agents résidents s'endettent (ménages, entreprises, Etat). Le taux de chômage plafonne à 9,1% en 2005, puis entame une nouvelle décrue.

    Les mêmes causes produisant les mêmes effets - cette fois-ci en sens inverse - , avec la crise de l'économie américaine et la montée en puissance de l'économie allemande, l'appréciation de l'euro face au dollar s'enclenche de façon vertigineuse. Entre 2002 et 2008, l'euro passe de 0,8 dollar à 1,60 dollar.

    Historique Euro - Dollar US

    Le résultat pour l'économie française est paradoxal. Au premier trimestre 2008, au moment où l'économie française est asphyxiée par un euro qui atteint son plus haut face au dollars, le taux de chômage baisse à 7,1%. Du jamais vu depuis 1983 ! Pour la première fois depuis 1991, le nombre de chômeurs passe même en dessous des 2 millions.

    Dans le même temps, la balance commerciale plonge du fait de la perte de compétitivité de l'économie française :

    La France se désindustrialise à vitesse grand V (perte de 500 000 emplois dans le secteur industriel entre 2002 et 2010), mais personne ne s'en soucie puisque le chômage ne cesse de reculer. Mieux, la France s'enrichit plus vite que l'Allemagne : le revenu par habitant a rattrapé celui de nos voisins teutons. Peu importe si le pays ne produit pas ce qu'il consomme et qu'il s'endette pour cela. C'est la magie de l'euro que d'avoir fait disparaître - pour un temps - "la contrainte extérieure".

     

    5) La marée noire du chômage (2008-2013)

    Tout de suite après le déclenchement de la crise de 2008, le chômage bondit à 9,6% fin 2009. La réaction des pouvoirs publics mondiaux, sous l'égide des Etats-Unis, permet dans un premier temps d'éviter le pire. Un peu partout, le chômage se stabilise. En France, il recule légèrement en 2010.

    Néanmoins, en zone euro, à partir des plans d'austérité menés en 2010, la crise se traduit par un retour en force de la "contrainte extérieure", laquelle appelle aussitôt "la contrainte budgétaire". L'ajustement est d'autant plus violent pour les pays concernés (Grèce, puis Irlande, puis Portugal, puis Espagne, Italie, France) que, sans monnaies nationales, le maniement des taux de change n'est plus possible. L'ajustement se fera au forceps, par les "dévaluations internes". La logique déflationniste est implacable : baisse des salaires, chômage de masse comme au pire des années 30, migrations économiques... avec comme perspective le risque de faillites privées et de banqueroutes publiques en chaîne.

    En France, le chômage enfonce les records historiques. Le nombre de Demandeurs d'Emploi (catégorie A) passe de 2 millions début 2008 à 3 millions mi-2012. Fin septembre 2013, le nombre de Demandeurs d'Emploi atteint le niveau record de 3 295 700. Pour la première fois, en cette fin d'année 2013, le nombre de chômeurs au sens du BIT dépasse lui aussi les 3 millions.

    Malheureusement, contrairement à 1997, il n'est pas à prévoir une baisse soudaine et rapide du chômage. En France la dévaluation interne ne fait que commencer. Au mieux, au cours des prochaines années, le chômage fluctuera à un niveau historiquement élevé, diminuant peut-être légèrement certaines années. Au pire, la déflation s'accélèrera au sein de la zone euro, et alors le cycle dépressionniste s'approfondira. Dans tous les cas, la crise sociale et politique ne manquera pas de s'aggraver.

    La question est : à quel moment la situation sera jugée intolérable, au point de pousser les pays membres à dissoudre - d'une façon ou d'une autre, la zone euro ?    

     

     

     

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