• Le Parti Socialiste, l'eurolibéralisme, et le "bloc bourgeois"

    Part 1 : Bruno Amable, chroniqueur de l'Europe néolibérale

    Part 2 : Le Parti Socialiste, l'eurolibéralisme, et le "bloc bourgeois"

     

     

    "En France, le Parti socialiste a persévéré dans sa tentative de faire émerger un nouveau bloc social, sans les classes populaires.(...)

    Et le projet de constitution d’un « bloc bourgeois » s’appuie précisément, en France, sur le clivage politique portant sur l’intégration européenne pour redéfinir le paysage politique traditionnel."

    Bruno Amable, Professeur d'économie à la Sorbonne

     

     

     

     

    L’Économie politique du néolibéralisme. Le cas de la France et de l’Italie, Amable B., Guillaud E. et Palombarini S. [2012]. Morceaux Choisis par les soins de Coma81.

     

    Les anciennes bases sociales

    "De la fin des années 1970 et du début des années 1980 était, par rapport à celui d’aujourd’hui, relativement simple : deux alliances sociales aux attentes différenciées représentées par des organisations politiques bien identifiées. (...) Le bloc de gauche, qui rassemblait la majorité des employés du secteur public et la classe ouvrière, était représenté par le Parti socialiste et les autres partis de gauche, en particulier le Parti communiste, qui étaient alliés dans la perspective de gouverner au sein de la même coalition (programme commun, union de la gauche). Les attentes au sein de ce bloc étaient une intervention plus grande de l’État dans l’économie, plus de réglementations de la relation d’emploi et une augmentation du niveau de vie des catégories salariées les plus pauvres. L’alliance de droite réunissait les cadres du secteur privé (cadres et professions intermédiaires), les professions libérales, les indépendants (commerçants et artisans) ainsi que la majeure partie du monde agricole. Elle était représentée par le parti gaulliste et ses alliés libéraux. Les attentes concernaient l’intervention de l’État pour une stratégie industrielle protégeant les intérêts nationaux, à savoir les entreprises françaises. Ce bloc était opposé à plus de nationalisations, ce qui était un point essentiel du programme de gouvernement de la gauche. La différenciation du bloc de droite avec l’alliance de gauche concernait également l’action redistributrice de l’État ; l’alliance de gauche désirait diminuer les disparités de revenus en augmentant les impôts, tandis que l’alliance de droite préférait une baisse d’impôts, quitte à voir les inégalités augmenter. (...)

     

    Les divisions au sein des deux blocs sociaux en France

     


    Extrait du documentaire de Gilles Balbastre, Le chômage a une histoire

     

    "La crise économique des années 1970, avec le ralentissement de la croissance et une forte augmentation du chômage, et les évolutions du modèle français dans les années 1980 ont peu à peu modifié le paysage sociopolitique. L’opposition des blocs de droite et de gauche sur la question de l’intervention publique s’est creusée et a pris des formes nouvelles dans les années 1980, après que le gouvernement ait choisi le « tournant de la rigueur », c’est-à-dire la promotion des politiques macro-économiques restrictives afin de lutter contre l’inflation, de rester dans le SME, et plus tard de se qualifier pour l’Union économique et monétaire. Des clivages sont apparus dans chacun des deux blocs sociaux et ont déstabilisé les bases électorales à droite et à gauche. À droite, la demande exprimée par les travailleurs indépendants et les cadres d’une politique thatchérienne n’était pas partagée par les catégories moyennes et inférieures du secteur privé. (...) François Mitterrand avait été élu en 1981 sur une plate-forme clairement de gauche, avec le soutien du PCF. (...) Après l’échec de la politique expansionniste, l’alternative était la suivante : poursuivre une voie expansionniste pour contenir le chômage, accepter le risque d’une inflation élevée et sortir du SME ou rester dans le SME, adopter une politique déflationniste pour préserver la parité du franc et accepter le chômage. La dernière option choisie par Mitterrand n’était pas simplement un choix économique mais aussi un choix politique puisque le « tournant de la rigueur » contredisait les attentes des classes populaires au sein du bloc de gauche. Cela impliquait d’accepter le risque de voir des classes populaires sortir du bloc dominant et d’envisager la possibilité de nouvelles alliances, sans doute avec la fraction des classes moyennes qui était favorable à certains aspects du programme de gauche mais réservée sur les nationalisations, la forte intervention de l’État dans l’économie ou l’alliance politique avec le PCF. Le tournant économique de la politique menée en 1983-1984 est donc aussi un tournant politique et le début d’une recherche d’alliance avec les groupes sociaux et les forces politiques au centre du clivage gauche-droite.

    (...) Les défaites électorales des gouvernements à dominante socialiste (1986, 1993) ont résulté de l’écart grandissant entre la politique économique menée et les attentes de la base sociale de la gauche. Le principal objectif de la politique macro-économique était la lutte contre l’inflation en vue de stabiliser la parité nominale du franc vis-à-vis du Deutsche mark et de pouvoir rester dans le SME. (...) Sur le plan macro-économique, cela a entraîné un important ralentissement de l’inflation et une stabilisation du franc, notamment après la crise du SME de 1992-1993. Le prix de cette politique a été payé en termes de chômage, dont le taux a rapidement augmenté au début des années 1980 et n’est jamais redescendu sous la barre des 8 %, même pendant les périodes de croissance relativement rapide de la fin des années 1980 et 1990. La conséquence a été que les groupes sociaux traditionnellement attachés à la gauche s’en sont progressivement détournés. Les groupes qui ont le plus souffert des effets de la crise économique ont arrêté de soutenir le gouvernement. Et cela a été davantage ressenti par le Parti communiste, dont les pertes en termes de votes sont clairement liées à sa participation aux gouvernements socialistes de 1981-1983 et de 1997-2002. (...) L’élection de 1997 a été remportée par Lionel Jospin, à la tête d’une alliance de cinq partis soutenus par le bloc de gauche traditionnel1. En dépit d’une campagne à gauche et d’une opposition publiquement assumée à la « troisième voie » de Tony Blair alors en vogue, le mandat de Jospin a été marqué par un réel approfondissement de la néolibéralisation de l’économie française, en ce qui concerne les marchés des produits et le système financier.(...)

     

    La fracture à propos de l’intégration européenne

     Le chômage a une histoire

    De fait, la question de l’intégration européenne a été au coeur des plus importantes décisions prises par la gauche au pouvoir depuis le « tournant de la rigueur » de 1983. Et cette question est apparue de plus en plus comme un indicateur de clivage au sein du bloc de gauche. Alors que les salariés et les employés devenaient davantage sceptiques vis-à-vis du projet européen, l’appareil du Parti socialiste s’efforçait de se montrer comme de potentiels dirigeants « responsables » en face de ses homologues européens et faisait de l’intégration européenne l’un de ses principaux objectifs politiques – sinon le seul. Tout cela s’est produit dans une période durant laquelle la dimension néolibérale de la construction européenne s’est encore accentuée, avec l’achèvement du marché unique ou la création de l’euro, perçus comme exposant plus fortement la France à la concurrence internationale et l’empêchant de mettre en place des protections à ses frontières. (...) On retrouve donc un jugement positif sur l’intégration européenne chez une partie des électeurs des partis de gouvernement qui comprend les revenus élevés et moyens du secteur privé, les professions libérales et le monde agricole pour la droite, les moyens et hauts revenus du secteur public pour la gauche. À l’inverse, toutes les catégories à bas revenus et/ou se sentant menacées dans leurs statuts se sont éloignées des partis traditionnels : commerçants et artisans pour le bloc de droite, ouvriers pour le bloc de gauche. (...)

     

    La fin des expériences de rupture

    (...) En France, le Parti socialiste a persévéré dans sa tentative de faire émerger un nouveau bloc social, sans les classes populaires. L’adieu au prolétariat était présenté dans une publication de la Fondation Terra Nova (2011) qui, prenant appui sur un « rétrécissement de la classe ouvrière »et un désaccord entre les « valeurs portées par la gauche » et les ouvriers, recommandait au Parti socialiste de « structurer » son électorat autour de « valeurs culturelles » au détriment des « valeurs socio-économiques ». La « France de demain » serait les diplômés, les urbains, les jeunes, les femmes. Le document de Terra Nova ne faisait que reprendre, sous une forme systématique, des thèmes classiques du social-libéralisme ou de la « troisième voie » blairiste. Notamment, le réalisme économique commanderait de ne pas satisfaire les attentes des classes populaires en matière de protection ou de pouvoir d’achat car « l’économie sociale de marché, centrée sur l’État-providence […] se révèle aujourd’hui incompatible avec les nouvelles conditions historiques du monde globalisé». Décevoir les ouvriers serait donc pour la gauche une fatalité. (...) Terra Nova proposait une « stratégie d’élargissement vers les classes moyennes » qui nécessitait de placer au premier plan un « narratif autour des valeurs culturelles » et de « mettre sous l’éteignoir les propositions économiques et sociales trop marquées à gauche ». Comme les classes populaires ne seraient « plus en phase » avec les valeurs culturelles de la gauche, il vaudrait mieux les abandonner au Front national : « le Front national se pose en parti des classes populaires, et il sera difficile à contrer. » Les classes populaires ne pourraient plus être une « stratégie centrale » car cela nécessiterait de faire campagne sur des « valeurs socio-économiques ». Parmi les classes populaires, seuls les jeunes, les immigrés, les femmes pourraient présenter un quelconque intérêt car supposés privilégier les « valeurs culturelles » aux « valeurs socio-économiques ». (...)  C’est le secrétaire général du Parti socialiste, François Hollande, qui est sorti vainqueur de la primaire, appuyé notamment par l’aile droite du parti, dont le représentant, Dominique Strauss-Kahn, n’avait pu concourir pour cause de démêlés judiciaires.  (...) Sur le plan politique, le candidat du Parti socialiste ne se plaçait plus dans l’optique d’une recomposition du bloc de gauche, qui aurait posé la question d’une alliance avec le Front de gauche.

     

    L’émergence d’un « bloc bourgeois »

    (...) La stratégie de transformation néolibérale du modèle français a connu jusqu’en 2012 une répartition implicite des tâches : les coalitions de gauche appliquaient des réformes néolibérales sur les marchés des biens et services et dans le système financier, domaines alors jugés non prioritaires par les groupes sociaux constituant le bloc de gauche ; les coalitions de droite se chargeaient des réformes sur le marché du travail et dans la protection sociale, domaines prioritaires pour les groupes du bloc de droite. La crise économique actuelle, ses causes (notamment la déréglementation financière) et ses conséquences (la persistance d’un chômage de masse) mettent le marché du travail et la protection sociale au centre des stratégies de réforme, ce qui constitue une nouveauté pour le Parti socialiste, qui devrait alors être confronté à des contradictions internes au bloc social qui soutiendrait son action politique (très probablement à moyen terme le « bloc bourgeois » plus que le bloc de gauche) analogues à celles qui habitent le bloc de droite depuis le milieu des années 1980.

    Il n’est alors pas étonnant d’avoir vu resurgir le « modèle allemand » au cours de la campagne électorale chez la plupart des candidats cherchant l’appui du bloc de droite (Nicolas Sarkozy) ou la constitution du « bloc bourgeois » (François Bayrou, aile droite du Parti socialiste). (...) Pour simplifier, la recette a été de préserver de fait (en partie) le modèle continental européen pour une fraction des salariés et d’appliquer un modèle néolibéral à une autre fraction de la population, l’allégement de la charge (notamment fiscale) que le second groupe faisait peser sur le premier stabilisant, au moins dans un premier temps, un tel clivage. Ces transformations ont donc aidé à la constitutionde l’équivalent d’un « bloc bourgeois » qui soutient, selon les élections, diverses coalitions associant le SPD (parti social-démocrate), la CDU/ CSU (conservateurs), le FDP (libéraux) et les Verts. Ces coalitions mettent en oeuvre des politiques qui répondent principalement aux attentes du coeur des salariés et négligent la plupart de celles des salariés du secteur secondaire qui ne voient leurs attentes prises en compte que par le parti de la gauche de gauche (die Linke). Celui-ci est durablement exclu des coalitions gouvernementales, le SPD refusant avec constance toute perspective d’alliance gouvernementale fédérale et même parfois locale avec lui.  (...) François Hollande, devant le congrès du SPD en décembre 2011, déclarait que des réformes du marché du travail du type de celles mises en oeuvre en Allemagne sous le gouvernement Schröder (les réformes Hartz) avaient « sans doute trop tardé » en France, donnant ainsi une indication du sens vers lequel les réformes devraient tendre.

     

    Conclusion

    (...) Le Parti socialiste, à la recherche du « bloc bourgeois » plus que de la recomposition du bloc de gauche, peut être crédible en protégeant le statut d’une partie des salariés au prix de certaines réformes néolibérales allégeant la charge fiscale d’une partie des classes moyennes. Ce serait alors plus une stratégie « à l’allemande » qui serait adoptée. (...) Et le projet de constitution d’un « bloc bourgeois » s’appuie précisément, en France, sur le clivage politique portant sur l’intégration européenne pour redéfinir le paysage politique traditionnel."

     

     

    Voir aussi le documentaire de Gilles Balbastre : le chômage a une histoire

    « Les origines marxistes du socialisme : Que faire de la démocratie libérale ?Social-libéralisme : le mot après la chose »

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  • Commentaires

    1
    myla2
    Samedi 12 Janvier 2013 à 19:57

    Excellent document

    merci

    Myla

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