• Le retour du protectionnisme et la fureur de ses ennemis, Jacques Sapir - 2009

    Aides massives aux industries automobiles, montée des droits de douane... A la faveur de la crise économique, la question du protectionnisme revient sur le devant de la scène. Bien sûr, les tenants du libre-échange ne désarment pas. Mais, pour beaucoup de leurs critiques, instaurer des quotas et relever les tarifs douaniers pour les produits en provenance des pays émergents (la Chine et ses voisins, notamment) apparaît comme le meilleur moyen de protéger le marché intérieur des pays européens et de relever les salaires.

    L’ampleur et la profondeur de la crise ont réactivé le débat sur le protectionnisme. Débat sensible si l’on en juge par la virulence des défenseurs du libre-échange, transformé en fétiche. Avec une présentation des faits qui travestit la vérité par ignorance ou dessein, le protectionnisme apparaît comme un véritable tabou. Le refus d’identifier le libre-échange comme cause de la tourmente actuelle montre que ses partisans ont quitté l’univers de la réflexion pour entrer dans celui de la pensée magique.

    Le libre-échange entraîne un double effet dépressif, direct sur les salaires, et indirect à travers la concurrence fiscale qu’il rend possible. En effet, pour préserver l’emploi, les gouvernements des pays dont les entreprises sont soumises directement à la concurrence de la production à bas coûts et à faible protection sociale tentent de préserver le niveau des profits sur leur territoire (condition nécessaire pour éviter les délocalisations) en transférant les cotisations sociales des entreprises vers les salariés. A la pression sur les salaires vient donc s’ajouter une fiscalité plus injuste et une réduction des prestations sociales (le salaire indirect). Cela contribue à peser sur le revenu de la majorité des ménages, qui ne peuvent maintenir leur niveau de consommation que par un recours croissant à l’endettement, au moment même où leurs ressources financières deviennent plus fragiles.

    Au cœur de la crise ne se trouvent donc point les banques, dont les désordres ne sont ici qu’un symptôme, mais bien le libre-échange, dont les effets sont venus se combiner à ceux de la finance libéralisée.

    Aux Etats-Unis, la part de la rémunération du travail dans le revenu national est tombée à 51,6 % en 2006 — son point historique le plus bas depuis 1929 —, contre 54,9 % en 2000  (1). Pour la période 2000-2007, l’accroissement du salaire réel médian (2) n’a été que de 0,1 %, tandis que le revenu du ménage médian baissait de 0,3 % par an en termes réels. La réduction a été plus forte pour les ménages les plus pauvres. Au cours de la même période, le premier quintile a vu son revenu baisser de 0,7 % par an (3). Depuis 2000, la progression du salaire horaire ne correspond plus à celle des gains de productivité.

    Le libre-échange pousse aussi les gouvernements à transférer le financement des prestations sociales des entreprises vers les salariés. De 2000 à 2007, le coût des assurances de santé aux Etats-Unis (+ 68 %) ainsi que celui des frais d’éducation (+ 46 %) (4) ont fortement augmenté, tandis que la proportion des habitants sans couverture sociale est passée de 13,9 % à 15,6 % (5). Même l’Américain Paul Krugman, qui a longtemps prétendu que « la mondialisation n’est pas coupable », a dû reconnaître que la déflation salariale importée via le libre-échange a joué un rôle important dans ce processus (6). Il n’est donc pas étonnant, dans ces conditions, que l’endettement des ménages américains ait explosé. Il représentait 63 % du produit intérieur brut (PIB) des Etats-Unis en 1998 et 100 % en 2007.

    Le phénomène existe également en Europe, où il se combine, dans la zone euro, à la politique de la Banque centrale européenne (BCE) — laquelle ajoute son poids aux forces dépressives importées. Certains pays ont suivi le modèle américain, comme l’Espagne, l’Irlande et le Royaume-Uni où l’on assiste à un appauvrissement relatif et parfois absolu de la population (7). La déflation salariale importée y engendre une explosion de l’endettement des ménages qui, dépassant en 2007 les 100 % du PIB, a produit un phénomène d’insolvabilité comparable à celui observé aux Etats-Unis.

    Du « made in Germany »
    au « made by Germany »

    Même dans des pays relativement éloignés du modèle américain, la déflation salariale est patente. L’Allemagne a mené une politique de délocalisation massive de la sous-traitance. On est ainsi passé, grâce à l’ouverture de l’Union européenne aux pays d’Europe centrale et orientale, de la logique du made in Germany à celle du made by Germany. Dans le même temps, le gouvernement allemand a transféré sur les ménages (via la taxe sur la valeur ajoutée, TVA) une partie des cotisations qui incombaient aux entreprises. Cette stratégie a permis un fort excédent commercial, au détriment de ses partenaires de la zone euro chez qui l’Allemagne réexporte de la déflation salariale ; mais au prix d’une croissance faible en raison d’une demande intérieure déprimée malgré un accroissement inquiétant de l’endettement des ménages (68 % du PIB).

    Quant à la France, les gouvernements de ces dernières années ont tenté de réagir à la mondialisation par des politiques dites « de réformes structurelles ». Ces dernières, en allongeant la durée globale du travail et en mettant en cause les prestations sociales, n’ont fait qu’entériner les effets de la déflation salariale importée. Comme le constate le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Credoc) : «  La situation des “classes moyennes” ressemble davantage à celle des bas revenus qu’à celle des hauts revenus (8).  »

    La forme la plus spectaculaire de cette politique se trouve dans les délocalisations vers des pays à bas coût salarial et faibles réglementations sociales ou écologiques. Mais le chantage à l’emploi exercé sur les travailleurs et leurs syndicats pour qu’ils renoncent à des acquis sociaux et à des hausses de salaires en constitue la forme la plus importante.

    Les directions d’entreprise utilisent la menace de la délocalisation pour remettre en cause accords et réglementations sociales antérieures. Cela a des conséquences importantes sur la situation sanitaire des salariés, comme l’accroissement des pathologies induites par le stress au travail qui résulte de cette pression (9). Si ces pathologies ont un coût médical de 3 % du PIB, comme l’indiquent les études épidémiologiques globales (10), le lien entre les logiques de la déflation salariale et la détérioration des comptes sociaux en France et dans les principaux pays européens serait bien établi. Or cette dérive (ou ce qui apparaît comme tel) des comptes sociaux a servi de prétexte aux différents gouvernements, et en dernier lieu à celui de M. François Fillon, pour remettre en cause un certain nombre de droits, transférant ainsi les coûts vers les salariés.

    Les « réformes structurelles » contribuent donc, directement et indirectement, à créer les conditions d’une insolvabilité de la grande majorité des ménages. Celle-ci se trouve au centre de la crise d’endettement hypothécaire que l’on a connue aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et en Espagne. Dans d’autres pays, elle se traduit par une fragilité croissante des familles et la montée de la question du « pouvoir d’achat ». Même en France, où les banques furent bien plus prudentes, l’endettement des ménages, stable jusqu’en 2000, progresse alors brutalement de 34 % du PIB à 47,6 % en 2007. L’émergence depuis une dizaine d’années du phénomène des « travailleurs pauvres » des deux côtés du Rhin est directement liée à ces politiques.

    La déflation salariale trouve son origine dans les politiques prédatrices menées, en matière de commerce international, par les pays d’Extrême-Orient depuis 1998-2000, à travers le libre-échange généralisé impulsé par l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Toutefois, ces politiques viennent avant tout des réactions au choc que représenta la crise financière de 1997-1999. C’est le cas de la Chine, qui dû absorber, en raison de l’incurie et de l’incompétence du Fonds monétaire international (FMI), une bonne partie du choc de la crise asiatique en laissant ses voisins reconstituer des excédents commerciaux et financiers à son détriment.

    La Chine et ses voisins,
    responsables de la déflation salariale

    En conséquence, la Chine et ses voisins ont considéré que la répétition possible d’une telle crise imposait la constitution d’importantes réserves de change. Ils ont été poussés à développer des politiques agressives dans le commerce international, mises en œuvre à travers des dévaluations très fortes, des politiques de déflation compétitive et en limitant leur consommation intérieure. Ces mesures ont poussé à la baisse de la part des salaires dans les pays développés. Elles se sont également révélées d’une redoutable efficacité, si l’on en juge par l’énorme accumulation des réserves de change réalisée par les pays émergents d’Extrême-Orient (dont 1 884 milliards de dollars pour la Chine (11)).

    L’économie chinoise poursuit depuis trente ans un rattrapage technique rapide. Dans le même temps, le coût salarial, direct et indirect, n’y évolue pas. La montée en qualité de ses exportations menace à terme la totalité des emplois industriels. L’indice de similitude, qui mesure la similitude des exportations d’un pays avec celles des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), augmente constamment pour la Chine, mais aussi pour d’autres pays émergents (12). Le mythe d’une spécialisation internationale où ces pays se concentreraient sur des produits simples tandis que les pays développés garderaient la mainmise sur les produits sophistiqués s’effondre.

    La déflation salariale importée s’est également installée dans l’Union européenne à la faveur de l’élargissement, avec les stratégies des « nouveaux entrants ». Des pays comme la République tchèque, la Slovaquie, la Roumanie, mais aussi dans une moindre mesure la Hongrie et la Pologne, ont délibérément joué du dumping fiscal, de taux de change avantageux, de cotisations sociales réduites et des dérogations obtenues dans l’application des réglementations écologiques pour attirer des investissements de délocalisation. Compte tenu de la taille de ces pays, il est évident que les investisseurs n’y viennent pas pour le marché intérieur mais pour s’en servir comme plate-forme de réexportation vers les pays du cœur historique de l’Union européenne (13).

    Quant à l’idée que cette déflation salariale est le prix à payer pour que d’autres pays se développent... rien n’est plus inexact. L’impact du libre-échange mis en place par l’OMC sur les pays les plus pauvres a été sensiblement négatif. Si les premiers résultats publiés en 2003 claironnaient des gains de l’ordre de 800 milliards de dollars, chaque révision a conduit à un effondrement de ces estimations (14). Or les modèles utilisés sont en réalité conçus, volontairement ou non, pour maximiser les effets positifs de la libéralisation des échanges. Ils se caractérisent par l’absence de prise en compte des pertes de revenus engendrées par la fin des barrières tarifaires (15) — elles sont loin d’être négligeables. Ajoutons que la Banque mondiale et l’OMC intègrent la Chine dans les pays dits « pauvres », ce qui est très discutable. Si on la retire de l’échantillon, le résultat est négatif, quelle que soit la méthodologie employée (16).

    Ce que les travailleurs des pays développés perdent en revenu ne va pas vers ceux des pays émergents, mais sert à enrichir encore plus une mince élite dont la fortune a littéralement explosé dans les dix dernières années. Aux Etats-Unis, les 0,1 % les plus riches accumulaient 7,5 % du revenu national en 2005, contre 5 % en 1995 et 2,9 % en 1985. Le niveau de 2005 correspondait à celui de 1929 (7,6 %). Les mêmes causes engendrent les mêmes effets. Si, dans un premier temps, les pays bénéficiaires des investissements de délocalisation voient leur croissance s’accélérer, ils scient la branche sur laquelle ils se sont assis avec l’aide des grandes entreprises européennes et américaines. Ainsi, l’appauvrissement relatif et même absolu des travailleurs des pays développés a-t-il engendré la crise actuelle, avec une contraction brutale de la consommation, qui vient pénaliser les pays exportateurs. Au jeu du libre-échange, des délocalisations et de la déflation salariale, il n’est nul gagnant, si ce n’est ceux qui ont empoché les profits et qui ont su les placer en des lieux préservés.

    Une mesure nécessaire
    mais pas suffisante

    Il existe cependant un second mythe, utilisé pour tenter de discréditer le protectionnisme : les mesures prises après la crise de 1929 l’auraient aggravée en provoquant un effondrement du commerce international (17). En fait, les facteurs déterminants furent l’instabilité monétaire, l’accroissement des coûts de transport et la contraction de la liquidité internationale (lire « Ignorants ou faussaires ? »). Les partisans du libre-échange oublient toujours de mentionner la conversion de John Maynard Keynes, qui fut au début des années 1920 un partisan résolu du libre-échange, puis du protectionnisme à partir de 1933  (18). Il ne variera plus de cette position jusqu’à sa mort en 1946, et ses projets de réorganisation du système monétaire et commercial international ont consacré une large place au protectionnisme, tout en condamnant l’autarcie.

    Des mesures protectionnistes, qui permettent de moduler les échanges avec l’extérieur, à l’encontre de l’autarcie, qui vise au repli sur soi, s’imposent donc. C’est même la condition sine qua non de toute politique de revalorisation salariale qui rende les ménages solvables et permette d’accroître la demande. Augmenter les salaires sans toucher au libre-échange est soit une hypocrisie, soit une stupidité. Par ailleurs, seul le protectionnisme peut arrêter la spirale du moins-disant fiscal et du moins-disant social qui s’est instaurée aujourd’hui en Europe.

    On peut certes objecter que l’instauration du protectionnisme ne modifiera pas mécaniquement le comportement des entreprises. Le patronat, une fois mieux protégé de la concurrence extérieure, peut tenter de maintenir son avantage. Il aura cependant perdu son principal prétexte. Il est exact aujourd’hui qu’en France, comme dans les principaux pays développés, du fait de la pression des productions à bas coûts, il n’est de choix qu’entre la déflation salariale (directe et indirecte, à travers les transferts de cotisations vers les salariés) ou la délocalisation et le chômage. En retirant des mains du patronat un tel argument, on redonne aux salariés une possibilité d’imposer par leurs luttes un meilleur partage de la richesse produite. Le protectionnisme n’est pas une panacée — il n’en est aucune en économie —, mais une condition nécessaire.

    Son but doit être clairement précisé. Il ne s’agit pas d’accroître encore les profits mais de préserver et d’étendre les acquis sociaux et écologiques. Il s’agit donc de pénaliser non pas tous les pays pratiquant les bas salaires, mais ceux dont la productivité converge vers nos niveaux et qui ne mettent pas en place des politiques sociales et écologiques également convergentes. Bref d’empêcher le commerce mondial de tirer tout le monde vers le bas.

    Le cadre de l’Union européenne est imparfait pour un tel retour. Si le rétablissement d’un important tarif communautaire s’impose, il est clair que l’espace économique européen actuel est tellement hétérogène qu’il permet à des politiques de dumping fiscal, social et écologique de prospérer. En plus du tarif communautaire, il convient donc d’envisager un retour aux montants compensatoires monétaires (19) en vigueur dans les années 1960. Ces taxes, provisoires, viseront à compenser les écarts de taux de change, mais aussi de normes sociales et écologiques, entre les pays de la zone euro et les autres membres de l’Union. Un tel changement implique un conflit au sein de celle-ci. Si la mise en place de mesures coordonnées est, à terme, la meilleure solution, seule la menace de mesures unilatérales par la France peut imposer l’ouverture du débat — lequel aboutira à la mise en place de cercles concentriques permettant, au sein de l’Union, de respecter les différences structurelles existant entre les pays membres.

    Les sommes issues de ce tarif communautaire devraient être partagées entre l’alimentation d’un fonds social européen et des aides ciblées pour les pays extérieurs s’engageant, dans le cadre d’accords à moyen terme, à relever leurs protections sociales et écologiques. La recette des montants compensatoires devrait abonder un fonds de convergence sociale et écologique (20) au profit des pays de l’Union européenne incités de la sorte à réaliser progressivement cette double convergence. L’alternative au protectionnisme et aux montants compensatoires est simple : soit voir autrui nous imposer ses choix en matière sociale et écologique, soit imposer les nôtres. Le libre-échange signe donc la mort de la liberté de choix dans les systèmes sociaux et économiques.

    Reconstruire le marché intérieur
    sur des bases stables

    C’est ce que montrent les échecs répétés de toutes les tentatives pour construire une « Europe sociale », grande illusion des socialistes et des écologistes, ou tout simplement pour aboutir à l’harmonisation fiscale. Sans des mesures susceptibles de pénaliser les stratégies de dumping social, fiscal et écologique, la loi du moins-disant s’impose. La combinaison du libre-échange et de la rigidité monétaire de l’euro rend nécessaire, du point de vue des entrepreneurs, l’immigration clandestine. Le sans-papiers n’est pas couvert par le droit social existant. L’immigration devient alors l’équivalent d’une dévaluation de fait et d’un démantèlement des droits sociaux face à la pression de la concurrence importée.

    Quoi qu’en disent les gouvernements, le retour au protectionnisme devient inévitable (21). Loin d’être un facteur négatif, il pourrait permettre une reconstruction du marché intérieur sur des bases stables, avec une forte amélioration de la solvabilité tant des ménages que des entreprises. C’est pourquoi il sera un élément important d’une sortie durable de la crise actuelle, et doit être au plus vite un point central d’un débat public sans totems ni tabous.

    Dans Le Monde Diplomatique

    Un autre marxisme pour un autre monde, Par J.Bidet et G.Duménil »

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