• Michel Aglietta : Pour une euro-fédération

    Selon Michel Aglietta, les erreurs de la gouvernance européenne menacent de faire éclater la zone euro. En effet, étant donné l'absence de solidarité réelle au sein de la zone euro, les pays affectés pas la crise, au premier rang desquels figure la Grèce, devront se poser la question, si cette situation perdurait, de leur appartenance à la zone euro.

    Ni l'intervention de la BCE, ni les restructurations bancaires et souveraines - nécessaires - ne seront suffisantes si on veut durablement surmonter la crise. Michel Aglietta évoque deux possibilités : l'union de transfert - par mutualisation de la dette - mais surtout la réindustrialisation de la périphérie afin d'éviter les effets pervers de la polarisation de l'activité économique au sein de la zone.

    Mais surtout, c'est un nouveau régime de croissance qu'il s'agit d'inventer pour relever le défi de la crise écologique - on ne peut manquer de faire un parallèle avec le plan Marshall finançant la reconstruction de l'après guerre. Une véritable politique industrielle à l'échelle européenne consisterait à orienter l'épargne via des intermédaires financiers publics, assis sur des fonds issus de la taxe carbone et émettant des obligations, le tout pour financer une croissance verte, orientée vers la réindustrialisation du sud.

    La question que ne traite malheureusement pas Aglietta est celle de la possibilité de réalisation d'une telle utopie. S'il est convaincant dans son rôle d'économiste conseiller du prince, en revanche, on aurait aimé qu'il nous donne des motifs de croire que les bouleversement sociaux-politiques en cours fassent émerger des acteurs européens capables de se saisir d'un tel projet. Or les évolutions récentes tendent plutôt à renforcer la thèse de la fragilité institutionnelle de l'UE et d'un délitement progressif face aux chocs de la crise économique.

    En somme, en amont des préconisations de Michel Aglietta, il manque une économie politique qui ancre le discours de l'économiste-idéaliste dans le monde social.

     

    Michel Aglietta : Pour une euro-fédération



    Pour une euro-fédération, commentaire critique du livre de Michel Aglietta "zone euro, fédéralisme ou éclatement" par André Cartapanis - Mai 2012. Extrait.

    "(...) Angela Merkel, non seulement a reporté indûment la mise en place du renflouement grec et du défaut partiel auprès des créanciers privés, mais elle a instrumentalisé cette crise pour engager des réformes radicales de la gouvernance de la zone euro. Lors du Sommet du 9 décembre 2011, elle a ainsi imposé la fameuse règle d’or, qui interdit quasiment tout recours au déficit budgétaire, désormais sur une base constitutionnelle. (...)

    L’Allemagne a joué un rôle clé dans cette stratégie d’impuissance des gouvernements européens, non seulement en refusant toute entorse aux statuts de la BCE, l’empêchant de jouer le rôle de prêteur en dernier ressort auprès des États-membres, mais également en imposant la généralisation rapide des politiques de consolidation budgétaire, qu’incarne parfaitement l’adoption de la règle d’or budgétaire au moment de l’accord du 9 décembre 2011. Son attitude moralisatrice vis-à-vis des États dispendieux ou des banques déraisonnables, sa prétention à imposer l’ordo-libéralisme (aucune intervention politique n’est légitime sans cadre juridique contraignant) à la zone euro, tout ceci a certainement pesé dans l’impuissance de la gouvernance européenne face à la crise grecque. Mais Michel Aglietta démontre dans son livre que cette crise vient de plus loin et qu’elle était inscrite dans les gènes de l’Union monétaire européenne issue du Traité de Maastricht.

    (...) La BCE a hérité d’une conception étroite de la monnaie, jugée neutre vis-à-vis de l’économie réelle et sans lien avec la situation financière des États. Elle doit se cantonner au seul objectif de ciblage de l’inflation afin d’ancrer les anticipations nominales des agents économiques, en supposant que cela garantit ipso facto la stabilité financière. (...) En ce sens, Michel Aglietta a raison de souligner que l’Union monétaire européenne n’est viable que par temps calme. En présence d’une crise de l’endettement souverain, la banque centrale, par son pouvoir de création monétaire illimitée, est la seule à pouvoir garantir la soutenabilité et l’acceptabilité de la dette publique. C’est ce qui explique les rachats massifs de Bons du Trésor de la part de la Fed, la banque centrale américaine, ou de la Banque d’Angleterre depuis le déclenchement de la crise financière. En refusant d’assumer pleinement le rôle d’un prêteur en dernier ressort des États, non seulement la BCE a laissé les taux sur la dette souveraine atteindre des niveaux prohibitifs, provoquant également des distorsions dans la courbe des taux, mais elle a apporté la démonstration que l’euro, contrairement au dollar, à la livre sterling ou au yen, n’était pas une monnaie complète, l’un de ses attributs, la fonction de prêteur en dernier ressort des États, n’étant pas respecté.

    Mais la crise a révélé une autre faille de la zone euro. (...) Car après la création de l’euro, les structures productives se sont polarisées en réponse aux économies d’échelle ou d’agglomération rendues possible par le marché unique. La spécialisation croissante des économies européennes a débouché sur un clivage croissant entre les économiesdu Nord enregistrant une faible dérive des coûts salariaux unitaires, le maintien de positions fortes au sein de leur industrie manufacturière et des excédents récurrents de balances courantes (l’Allemagne, mais aussi l’Autriche, les Pays-Bas, la Belgique ou la Finlande), d’un côté, et les économiesdu Sud, en proie à une hausse tendancielle des coûts salariaux unitaires, à une place grandissante des activités tertiaires et à des déficits courants massifs (France, Italie, Espagne, Grèce, Portugal), d’un autre côté. (...) Faute de pouvoir recourir à une dépréciation du change, faute de prêteur en dernier ressort à l’échelle de la zone, le seul mode d’ajustement imposé aux pays du Sud, au terme des innombrables Sommets de la dernière chance, est celui d’un ajustement nominal interne par baisse des salaires réels, et donc des coûts unitaires dans ces économies. (...) 

    (...) Mais tel est le grand mérite de l’ouvrage de Michel Aglietta que de montrer que la résorption du surendettement des économies de la zone euro et l’émergence d’un nouveau régime de croissance imposent une refondation de l’Union européenne. Seule une fédération de la zone euro est à même de répondre aux inefficiences et aux blocages issus d’une Union monétaire inachevée. Pour Jacques Delors, l’un des pères fondateurs de la monnaie européenne, l’Union monétaire était aussi un projet politique de nature à conduire à un approfondissement de l’intégration économique et politique en Europe. Aujourd’hui, les défis issus de la crise de l’endettement souverain font de ce projet politique un impératif économique."

    La vie des idées


    Un mécanisme pour la relance verte, Par Michel Aglietta, professeur à l'université Paris-Ouest-Nanterre, Jean-Charles Hourcade, directeur de recherche au CNRS, directeur d'études à l'EHESS. Juin 2012. Extrait.

    "(...) Les expériences réussies de résorption des dettes publiques après la seconde guerre mondiale l'ont montré, pas de salut si le taux de croissance économique n'est pas supérieur au taux d'intérêt réel. Ne pouvant plus dévaluer les monnaies nationales, on ne peut espérer y arriver par la seule grâce d'un peu d'inflation, tolérable par la BCE, et d'une hausse des exportations vers une Allemagne où les salaires augmentent.

    La seule politique à effet massif serait, après création d'une agence européenne d'évaluation des finances publiques, l'émission d'euro-obligations qui mutualiseraient les dettes souveraines et feraient baisser les taux d'intérêt dans les pays fragilisés. Mais l'Allemagne refuse, elle s'inquiète du laxisme potentiellement engendré par cette garantie commune. (...)

    De fait, un crédit plus facile peut très bien réanimer le mode de croissance qui nous a menés dans l'impasse : consommation financée par l'endettement, compétition par les salaires, spéculation immobilière, désindustrialisation de nombreuses régions, modernisation agricole allant de pair avec la fragilisation du monde rural, choix technologiques faisant peu de cas de notre capital naturel, coûteuses importations d'hydrocarbures et sécurité énergétique fragile.

    L'enjeu est donc de libérer des investissements d'infrastructure et des innovations qui nous orientent vers un mode de développement où la lutte contre la pauvreté et la fragmentation sociale intègre les enjeux de la raréfaction du pétrole bon marché, du changement climatique et de la maîtrise des risques technologiques.

    (...) Un accord est possible autour de cette perspective, vu le volontarisme affiché par l'Allemagne en matière climatique (Angela Merkel, alors ministre de l'environnement, fut chef de la délégation allemande à Kyoto en 1997). Ambition et cohérence seraient données au pacte de croissance. La mutation énergétique, par son impact sur les transports, l'habitat, l'industrie et l'agriculture, peut aider à la réindustrialisation du sud de l'Europe ; elle suppose de l'innovation, mais repose à 75 % sur le meilleur emploi de techniques existantes et de main-d'oeuvre locale. On rappellera, pour apprécier son potentiel de relance, que l'énergie, l'habitat et les transports représentent plus de la moitié de nos investissements annuels, à quoi il faut rajouter les effets induits sur les industries de transformation des matériaux, la chimie ou l'automobile. (...)"

    Le Monde


    Austérité : l'Europe à contresens, Par Michel Aglietta, économiste, et Lionel Jospin, ancien premier ministre - Novembre 2010. Extrait. 


    "(...) Aujourd'hui, l'Europe fait un contresens en choisissant l'austérité. Après la première erreur d'un faible calibrage de la relance de 2009, les gouvernements l'aggravent en basculant tous en même temps dans l'austérité. Le prolongement économique durable de la crise financière résulte du manque de dynamisme de la demande privée. De nombreux acteurs doivent se désendetter, les banques sont réticentes à prêter et la stagnation des revenus et le chômage s'autoentretiennent. On se trouve devant une situation avérée d'insuffisance de la demande. (...)

    Sur notre continent, l'impact de l'austérité pourrait donc être de 1 %, voire de 2 % selon les circonstances. Ainsi, en 2012 et 2013, la croissance européenne risque fort d'être très basse. Bien entendu, les déficits ne diminueraient pas, ou très peu, faute de rentrées fiscales, les dettes publiques grimperaient et le chômage monterait encore. Les tensions sociales s'aggraveraient et les mouvements nationalistes et populistes, déjà en hausse en Europe, pourraient bien s'en trouver renforcés.

    Pour toute personne raisonnable, ce risque ne doit pas être pris. Nos politiques doivent être changées pour redresser la croissance. Il y va peut-être même de la survie de la zone euro, qui aurait sans doute bien des difficultés à surmonter une nouvelle crise simultanée des finances publiques dans les pays les plus fragiles.

    (...) Sans doute les marchés exercent-ils, par la spéculation, une pression sur les pays européens les plus fragiles. Ils poussent les agences de notation, par la dégradation de leurs notes, à renchérir le recours à l'emprunt. Les acteurs financiers retrouvent ainsi, en dépit de leurs échecs, la posture de censeurs des gouvernements qu'ils affectionnent. Aussi est-il de la responsabilité des Etats - qui les ont renfloués - de ne pas accepter leurs diktats. La solidarité de la Banque centrale européenne (BCE) et des gouvernements européens face à la spéculation contre les pays fragiles, voire l'indication - déjà donnée par l'Allemagne - qu'en cas de situation extrême il faut organiser une restructuration des dettes, pourraient servir d'utile avertissement à l'égard des marchés.

    (...) La réforme fiscale la plus porteuse pour la croissance potentielle est la fiscalité carbone. Une taxe carbone européenne, partant d'un niveau proche du prix du marché des droits à polluer et croissant régulièrement jusqu'à 2020, créerait une valeur sociale du carbone qui changerait le système des prix relatifs. Cela ferait évoluer la consommation et ouvrirait un espace de rentabilité pour des investissements permettant à l'Europe de maintenir son avance en ce domaine.

    (...) Il serait ainsi possible d'émettre des obligations pour financer des investissements longs et risqués - publics ou privés - en mobilisant les investisseurs institutionnels. L'essentiel serait de créer un effet de masse suffisant pour susciter en Europe une de ces grandes vagues d'innovations sur lesquelles s'est toujours appuyé le développement économique.

    (...) Le modèle économique des trente dernières années - même si la France a fait quelques fois exception sous la gauche - a été caractérisé par la domination de la valeur actionnariale, l'hypertrophie de la finance spéculative, des exigences financières incompatibles avec la rentabilité des entreprises, une fiscalité favorable aux milieux privilégiés et des inégalités croissantes. C'est un tout autre modèle qui doit désormais émerger, si l'on veut tirer des leçons fécondes de la crise financière. Il doit être fondé sur un partage des revenus plus équitable, une population active mobilisée par des rémunérations décentes et à qui on offre les possibilités de renouveler ses capacités au cours de sa vie, une croissance fondée sur le respect des équilibres naturels.

    Pour unir les forces de la société civile autour de ce nouveau pacte social, il faut une pensée politique s'incarnant dans des programmes au plan national et capable de faire bouger la gouvernance de l'Europe pour peser au niveau international. Donner à l'analyse économique de la nouvelle période une expression politique capable de rassembler pourrait être la tâche centrale d'une social-démocratie réformée."

    Dans le Monde

    « Leçon argentine pour le retour au drachmeElie Cohen et Philippe Aghion : Ode à la finance dérégulée »

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  • Commentaires

    1
    BA
    Mercredi 20 Juin 2012 à 20:45

     

    Il n’y aura jamais d’Europe fédérale.

     

     

     

    Il n’y aura jamais de fédéralisme en Europe.

     

     

     

    La solidarité existe dans un cadre amical, dans un cadre familial, dans un cadre communal, dans un cadre départemental, dans un cadre régional, dans un cadre national.

     

     

     

    Mais en revanche, la solidarité n’existe pas dans un cadre supranational.

     

     

     

    Quatre exemples :

     

     

     

    1- Depuis le début de la crise grecque, les pays européens riches auraient dû DONNER des dizaines de milliards d’euros à la Grèce.

     

     

     

    Or les pays européens riches n’ont pas voulu DONNER des dizaines de milliards d’euros à la Grèce.

     

     

     

    En revanche, chaque pays européen riche accepte de sauver ses propres banques privées de la faillite : là, oui, la solidarité existe, car chaque pays européen riche accepte de DONNER de l’argent pour sauver ses propres banques privées.

     

     

     

    2- Deuxième exemple : les pays européens riches auraient dû DONNER plus d’argent au budget de l’Union Européenne pour la période 2014-2020.

     

     

     

    Or les pays européens riches ont refusé de DONNER un seul euro supplémentaire au budget de l’Union Européenne pour la période 2014-2020.

     

     

     

    Résultat : le budget de l’Union Européenne restera au niveau minable de 1 % du PIB de l’Union Européenne pour la période 2014-2020. Par comparaison, le budget fédéral des Etats-Unis est de 25,3 % du PIB des Etats-Unis.

     

     

     

    3- Troisième exemple : les pays européens riches auraient dû accepter de payer des taux d’intérêt plus élevés en créant des euro-obligations.

     

     

     

    Or les pays européens riches ont refusé de payer des taux d’intérêt plus élevés : les pays européens riches ont refusé la création des euro-obligations.

     

     

     

    4- Quatrième exemple : les pays européens riches auraient dû accepter de créer une union de transfert dans la zone euro.

     

     

     

    Or les pays européens riches ont refusé de transformer la zone euro en une union de transfert, avec des DONS d’argent partant des Etats du Nord en direction des Etats européens périphériques.

     

     

     

    Conclusion : la solidarité supranationale, ça n’existe pas. La Grèce va quitter la zone euro, et les autres Etats européens périphériques aussi. La zone euro va se disloquer.

     

     

     

    C’est terminé.

     

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    2
    Coma81 Profil de Coma81
    Mercredi 20 Juin 2012 à 23:24

    je pense aussi

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