• "Reprendre en main" la finance (Partie 1), Coma81

    Cela fait maintenant 4 ans que la crise financière a éclaté. Après avoir longtemps soutenu que « la crise était dernière nous », les responsables politiques ne peuvent que constater les dysfonctionnements persistants du système financier. On peut relever 3 visions de la crises - non exclusives - qui se sont succédées au fur et à mesure que celle-ci s'intensifiait, qui appellent chacune des réponses politiques spécifiques :

    - Le discours initial a été, sans nier la gravité de le crise, d'attribuer sa survenue a un accident de parcours qu'une intervention appropriée des pouvoirs publics pourrait rapidement enrayer. Il n'était en rien question de remettre en cause le fonctionnement des marchés.

    - Il semble maintenant admis par tous qu'il s'agisse bien d'une crise du financiarisme, forme nouvelle du capitalisme qui a émergée au cours des années 80, et fondé sur le dogme de l'autorégulation du marché. Se pose alors la question épineuse d'une re-régulation de la finance mondialisée, ce qui, en régime de liberté des mouvements de capitaux, n'est pas une petite chose.

    - Mais la vraie difficulté est que l'Occident est confronté à une crise de la dette, qui met au centre du jeu la relation créanciers/débiteurs. Se posent aux pouvoirs publics non pas (seulement) la question technique de la régulation de la finance, mais celle proprement politique de la répartition de la richesse entre ménages privilégiées et les autres. D'une façon ou d'une autre, il faudra faire admettre au pouvoir financier et aux détenteurs de capitaux (10% de la population), qu'ils vont devoir perdre une part substantielle de leur richesse, si on veut pouvoir redresser l'économie productive.

    Force est de constater que rien de décisif n'a été fait pour remédier à la crise, qui menace de prendre la tournure de la grande dépression des années 30. Loin de voir le bout du tunnel, nos sociétés rentrent dans une phase d'effondrement accéléré, faute d'avoir eu le courage de reprendre en main la finance. "La refondation du capitalisme" attendra encore un peu.


    La panique de 2008, un phénomène "grotesquement psychologique" ?

    Au cours de l'année 2007, avec l'éclatement de la bulle immobilière, un nombre croissant de ménages américains éprouvent des difficultés à rembourser leur crédit dit "subprime". Le doute s'installe concernant la qualité des créances détenues par certaines banques américaines très impliquées sur ce marché. Progressivement, la crise de confiance se diffuse à l'ensemble du système financier occidental, très interconnecté.

    Tout commence véritablement avec le krack boursier de septembre 2008, suite à la faillite de la banque Lehman Brothers que le gouvernement américain a abandonné à son sort, fatigué d’intervenir de façon arbitraire pour sauver les banques en difficultés. Le signal est donné qu'une faillite bancaire pouvait entraîner avec elle actionnaires et épargnants. La peur de la ruine saisit les possédants, ceux-ci ne sachant plus comment sécuriser leurs placements financiers, provoquant une défiance généralisée vis-à-vis du secteur bancaire : les actions chutent, les épargnants retirent leurs dépôts. Le marché interbancaire est complètement asséché, les banques méfiantes sur la situation de leurs voisines refusant de se prêter entre elles.

    La crise est qualifiée de "grotesquement psychologique" par Alain Minc, le conseiller attitré à la fois du président et du chef de l'opposition (se dire "libéral de gauche", cela ouvre toutes les portes). Partant du principe que le marché est globalement autorégulateur, il n'y aurait pas selon lui de risque d'insolvabilité générale. La panique est donc autoréalisatrice, et tient à la fragilité instrinsèque du système bancaire. Comme on le sait, les dépôts des épargnants ne sont pas thésaurisés par les banques mais sont utilisés par elles pour investir dans l'économie réelle. Si tout le monde anticipe un bank run alors celui-ci se réalise : les épargnants se précipitent en même temps pour retirer leur mise, ce qui a pour conséquence très réelle de précipiter la faillite. Voilà comment une crise de solvabilité localisée provoque une crise générale de liquidité, mettant en péril l'ensemble du système de paiement mondial. La crise se transmet à l'économie réelle par le canal du crédit, dont le resserrement provoque la chute de l'activité voire la faillite d'entreprises.

    Dans cette crise, les banques - hormis les rares effectivement mauvaises gestionnaires - seraient les premières victimes.

    Pour éviter la catastrophe, le rôle des banques centrales et des Etats est d'intervenir massivement, les unes pour réinjecter de la liquidité dans le système, les seconds pour rétablir la confiance dans le système bancaire. C'est ce qui a été fait par les autorités mondiales, corrigeant ainsi l'erreur initiale de l'administration Bush qui avait laissé tomber Lehman.


    Une dérive inquiétante vers un socialisme pour les riches

    Suite à cet épisode, certains keynésiens bornés se sont gargarisés du "retour de l'Etat" dans la gestion de l'économie, lorsque ceux-ci se sont portés aux secours de la finance privée. Mais depuis le premier krack en 1987, les pouvoirs publics ont dû intervenir à de nombreuses reprises, afin d’éviter un collapsus de l’économie réelle, cette dernière fois dans des proportions gigantesques (on évoque le chiffre de 17 000 milliards de dollars de prêts par la FED).

    Or l'intervention des pouvoirs publiques n'est pas neutre. Elle aura eu pour effet :

    - d'une part de créer une situation d'aléa moral, les acteurs de la finance étant incités à prendre des risques inconsidérés, sachant qu'au final, la collectivité épongera les pertes ;

    - d'autre part de renforcer encore un peu plus les inégalités. Sur toute la période, alors que la responsabilité des acteurs de la finance est engagée, ceux-ci ont bénéficié - par l'effet des plans de sauvetage - d'un transfert de revenu, certes difficile à chiffrer, mais bien réel. Voilà pourquoi le prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz a qualifié le plan de sauvetage de "plus grand hold up de l'histoire".

    La finance a fêté comme il se doit l’avènement d’un « socialisme pour les riches » - stade ultime du capitalisme néolibéral, en distribuant en 2010 des dividendes records aux actionnaires et des bonus toujours plus faramineux aux dirigeants et aux traders, alors même que la crise économique, à l’origine de laquelle elle était, faisait durement sentir ses effets sur le reste de la population. Passée l'autosatisfaction générale des pouvoirs publics, des économistes avertis ont dénoncé les dérives associées à « la privatisation des profits et la socialisation des pertes ». En Europe, la même logique est à l'oeuvre avec les plans de sauvetage  présentés comme étant destinés à des Etats en difficultés, alors même qu'ils visent à soutenir le système bancaire européen en bien mauvaise posture. 

    Pour les pouvoirs publics, intervenir revient socialiser les pertes tandis que ne pas intervenir risque de déclencher une crise d'une ampleur inouïe. Comment mettre fin à la prise d'otage de la finance ? "Le mieux pour échapper à ce dilemme - nous disait Daniel Cohen dès août 2007 - est sans doute d'opter pour une séquence en deux temps : rassurer d'abord, punir ensuite. Le calme ne semblant pas revenu pour l'instant, il est préférable de mener, à court terme, une politique accommodante. Il sera temps ensuite de laisser les marchés prendre leur perte. Car sans un peu de sang sacrificiel aux murs, Wall Street restera incorrigible." Selon lui, la crise des subprimes devrait être la dernière crise bancaire et financière dans la série qui a commencé avec l'avènement du capitalisme financier  : "L'heure d'une redéfinition des objectifs de la politique monétaire, qui inclut désormais celui de prévenir les bulles financières et immobilières, vient de sonner".


    Une crise de la finance dérégulée

    Pourtant, 5 ans après, rien n'est réglé. Le système financier est toujours sous perfusion des banques centrales. Autrement dit, l'intervention exceptionnelle des pouvoirs publiques, si elle a sauvé l'économie mondiale de la catastrophe, n'a en rien résolue durablement la crise, laquelle s'avère plus profonde que ne le pensait le professeur Cohen. Dernier épisode en date, en décembre 2011 et février 2012, la BCE a été contrainte d'intervenir une nouvelle fois en injectant à hauteur de 1 000 milliards d'euros de liquidités pour éviter la faillite généralisée. Tant que cette fragilité perdurera, les banques continueront de restreindre les crédits aux entreprises, aux particuliers et bien sûr aux Etats, de sorte que la santé de l'économie ne s'améliorera pas.

    Comment se fait-il que le système bancaire occidental soit en difficulté ? Pour la théorie économique libérale, qui a servi de justification à la déréglementation de l'économie et de la finance dans les années 1980, ce cas de figure est rigoureusement impossible. Les bulles de crédit n'existent pas puisque les acteurs de marché rationnels anticipent correctement les risques - probabilisables. Les  marchés s'auto-régulent sans avoir recours à des normes extérieures. Tout au plus, le rôle des pouvoirs publics, à travers l'action de la banque centrale, est - comme expliqué plus haut - de garantir à tout moment la liquidité du système, pour éviter les phénomènes de paniques autoréalisatrices.

    Or un consensus émerge au sein de la communauté des économistes pour admettre, comme l'explique Robert Boyer, spécialiste des crises financières, qu' "en l’absence de réglementation et de contrôles publics adéquats, le risque est grand que les innovations financières débouchent sur une crise locale, sectorielle, financière et dans certains cas, macroéconomique." La sophistication des produits est telle que plus personne - surtout pas les agences de notation, n'est capable d'évaluer correctement leur qualité. L'incertitude rejaillit sur le bilan des banques, et sur celui de l'ensemble du secteur financier. Avec la dérégulation financière, le système est devenu si opaque qu'il ne peut plus fonctionner : "si la crise est si grave, c'est à cause de la rupture dans la responsabilité du contrat, institution de base d'une économie de marché."

    La conséquence directe de l'opacité généralisée de la finance est que les crédits ont été accordés par des intermédiaires financiers de façon totalement irresponsable et malavisée, alimentant les bulles de crédit. Il devient patent que les banques ont fait, massivement, des mauvais placements, à commencer par des prêts à des ménages fragiles financièrement (USA, Royaume-Uni, Espagne). Avec le recul, on mesure à quel point il est grotesque de penser que la crise serait "grostesquement psychologique" tellement il est évident que le système financier est réellement menacé d'insolvabilité globale.

    On ne peut plus se contenter de faire intervenir la banque centrale pour restaurer la confiance. Comme le dit Michel Aglietta, économiste membre du CAE, il faut aller plus loin : "les responsables politiques doivent prendre conscience qu’il s’agit d’une crise globale de la finance et qu’il faut des changements dans la réglementation. Un retour de l’autorité de l’État sur les marchés est nécessaire pour réduire les risques. Il faut inventer une nouvelle organisation de la finance qui soit au service de l’économie et non pas au service d’elle-même". 

    Maintenant que la crise a dissipé - à jamais on l'espère, le dogme de l'autorégulation des marchés, se pose la question suivante : comment trouver un système de règles collectives qui soient efficaces, justes et garantes de l'intérêt général ?


    (SUITE ET FIN A VENIR)



    BFM - Mardi 15 mai 2012

     

    Voir aussi :

    Remember Daniel Cohen

    "La crise est plus grave que celle de 1929", Robert Boyer


     


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