• Spectres de Marx, Jacques Derrida - 1993 (2)

    Chapitre 3 : Usures (tableau d'un monde sans âge). Extrait.

      

      « The time is out of joint. » Le monde va mal. Il est usé mais son usure ne compte plus. Vieillesse ou jeunesse – on ne compte plus avec elle. Le monde a plus d'un âge. La mesure de la mesure nous manque. De l'usure on ne rend plus compte, on ne s'en rend plus compte comme d'un seul âge dans le progrès d'une histoire. Ni maturation, ni crise, ni même agonie. Autre chose. Ce qui arrive arrive à l'âge même, pour porter un coup à l'ordre téléologique de l'histoire. Ce qui vient, où paraît l'intempestif, arrive au temps, mais cela n'arrive pas à temps. Contretemps.

           The time is out of joint. Parole théâtrale, parole de Hamlet devant le théâtre du monde, de l'histoire et de la politique. L'époque est hors de ses gonds. Tout, à commencer par le temps, paraît déréglé, injuste ou désajusté. Le monde va très mal, il s'use à mesure qu'il prend de l'âge, comme dit aussi le Peintre à l'ouverture de Timon d'Athènes (…) Cette usure dans l'expansion, dans la croissance même, c'est-à-dire dans la mondialisation du monde, ce n'est pas le déroulement d'un processus normal, normatif ou norme. Ce n'est pas une phase de développement, une crise de plus, une crise de croissance puisque la croissance est le mal, ce n'est plus une fin-des-idéologies, une dernière crise-du-marxisme ou une nouvelle crise-du-capitalisme. 

             Le monde va mal, le tableau est sombre, on dirait presque noir.

     

    * * *

            Mais que penser aujourd'hui de l'imperturbable légèreté qui consiste à chanter le triomphe du capitalisme ou du libéralisme économique et politique, « l'universalisation de la démocratie libérale occidentale comme point final du gouvernement humain », la « fin du problème des classes sociales » ? Quel cynisme de la bonne conscience, quelle dénégation maniaque peut faire écrire, sinon croire que « tout ce qui faisait obstacle à la reconnaissance réciproque de la dignité des hommes, toujours et partout, a été réfuté et enterré par l'histoire » ?

            Provisoirement et par commodité, fions-nous d'abord à l'opposition périmée entre guerre civile et guerre internationale. Au titre de la guerre civile, doit-on rappeler encore que jamais la démocratie libérale de forme parlementaire n'a été aussi minoritaire et isolée dans le monde ? que jamais elle n'aura été dans un tel état de dysfonctionnement dans ce qu'on appelle les démocraties occidentales ? (…) Au titre de la guerre internationale ou civile-internationale, doit-on encore rappeler les guerres économiques, les guerres nationales, les guerres des minorités, le déchaînement des racismes et des xénophobies, les affrontements ethniques, les conflits de culture et de religion qui déchirent l'Europe dite démocratique et le monde aujourd’hui. (…) Au-delà de ces deux types de guerre (civile et internationale) dont on ne distingue même plus la frontière, noircissons encore le tableau de cette usure au-delà de l'usure. Nommons d'un trait ce qui risquerait de faire ressembler l'euphorie du capitalisme démocrate-libéral ou social-démocrate à la plus aveugle et à la plus délirante des hallucinations, voire à une hypocrisie de plus en plus criante dans sa rhétorique formelle ou juridiste des droits de l'homme. Il ne s'agira pas seulement d'accumuler les « témoignages empiriques », comme dirait Fukuyama, il ne suffira pas de montrer du doigt la masse de faits irrécusables que ce tableau pourrait décrire ou dénoncer.

     

    * * *

            Car il faut le crier, au moment où certains osent néo-évangéliser au nom de l'idéal d'une démocratie libérale enfin parvenue à elle-même comme à l'idéal de l'histoire humaine : jamais la violence, l'inégalité, l'exclusion, la famine et donc l'oppression économique n'ont affecté autant d'êtres humains, dans l'histoire de la terre et de l'humanité.

     

    * * *

            La « nouvelle Internationale », ce n'est pas seulement ce qui cherche un nouveau droit international à travers ces crimes. C'est un lien d'affinité, de souffrance et d'espérance, un lien encore discret, presque secret, comme autour de 1848, mais de plus en plus visible - on en a plus d'un signe. C'est un lien intempestif et sans statut, sans titre et sans nom, à peine public même s'il n'est pas clandestin, sans contrat, « out of joint », sans coordination, sans parti, sans patrie, sans communauté nationale (Internationale avant, à travers et au-delà de toute détermination nationale), sans co-citoyenneté, sans appartenance commune à une classe.

     

    * * *

            Quel esprit marxiste, donc ? Il est facile d'imaginer pourquoi nous ne ferons pas plaisir aux marxistes, ni encore moins à tous les autres, en insistant ainsi sur l'esprit du marxisme, surtout si nous laissons entendre que nous entendons entendre esprits au pluriel et au sens de spectres, de spectres intempestifs qu'il ne faut pas chasser mais trier, critiquer, garder près de soi et laisser revenir. Et bien sûr, le principe de sélectivité qui devra guider et hiérarchiser entre les « esprits », nous ne devrons jamais nous dissimuler qu'il exclura fatalement à son tour. Il anéantira même, en veillant (sur) ces ancêtres plutôt que (sur) tels autres.

     

    * * *

            Continuer à s'inspirer d'un certain esprit du marxisme, ce serait être fidèle à ce qui a toujours fait du marxisme en principe et d'abord une critique radicale, à savoir une démarche prête à son autocritique. (…) Il hérite d'un esprit des Lumières auquel il ne faut pas renoncer. Cet esprit, nous le distinguerons d'autres esprits du marxisme, ceux qui le rivent au corps d'une doctrine marxiste, de sa prétendue totalité systémique, métaphysique ou ontologique (notamment à la « méthode dialectique », ou à la « dialectique matérialiste »), à ses concepts fondamentaux de travail, de mode de production, de classe sociale, et par conséquent à toute l'histoire de ses appareils

     

    * * *

            Or s'il est un esprit du marxisme auquel je ne serai jamais prêt à renoncer, ce n'est pas seulement l'idée critique ou la posture questionnante (une déconstruction conséquente doit y tenir même si elle apprend aussi que la question n'est ni le dernier ni le premier mot). C'est plutôt une certaine affirmation émancipatoire et messianique, une certaine expérience de la promesse qu'on peut tenter de libérer de toute dogmatique et même de toute détermination métaphysico-religieuse, de tout messianisme. Et une promesse doit promettre d'être tenue, c'est-à-dire de ne pas rester « spirituelle » ou « abstraite », mais de produire des événements, de nouvelles formes d'action, de pratique, d'organisation, etc. Rompre avec la « forme parti » ou avec telle ou telle forme d'État ou d'Internationale, cela ne signifie pas renoncer à toute forme d'organisation pratique ou efficace.

     

    * * *

            Or ce geste de fidélité à un certain esprit du marxisme, voilà une responsabilité qui incombe en principe, certes, à quiconque. Méritant à peine le nom de communauté, la nouvelle Internationale n'appartient qu'à l'anonymat. Mais cette responsabilité paraît aujourd'hui, du moins dans les limites d'un champ intellectuel et académique, revenir plus impérativement, et disons-le pour n'exclure personne, en priorité, en urgence, à ceux qui, durant les dernières décennies,ont su résister à une certaine hégémonie du dogme, voire de la métaphysique marxiste, sous ses formes politique ou théorique. Et plus particulièrement encore a ceux qui ont tenu a concevoir et à pratiquer cette résistance sans céder a la complaisance pour des tentations réactionnaires, conservatrices ou néoconservatrices, anti-scientifiques ou obscurantistes, à ceux qui, au contraire, n'ont cessé de procéder de façon hyper-critique, oserai-je dire déconstructrice, au nom de nouvelles Lumières pour le siècle à venir. Et sans renoncer à un idéal de démocratie et d'émancipation, en essayant plutôt de le penser et de le mettre en oeuvre autrement.

            La responsabilité, une fois encore, serait ici celle d'un héritier. Qu'ils le veuillent, le sachent ou non, tous les hommes, sur la terre entière, sont  aujourd'hui dans une certaine mesure des héritiers de Marx et du marxisme. C'est-à-dire, nous le disions à l'instant, de la singularité absolue d'un projet – ou d'une promesse - de forme philosophique et scientifique. Cette forme est en principe non religieuse, au sens de la religion positive ; elle n'est pas mythologique ; elle n'est donc pas nationale - car au-delà même de l'alliance avec un peuple élu, il n'est pas de nationalité, ou de nationalisme, qui ne soit religieux ou mythologique, disons en un sens large « mystique ». La forme de cette promesse ou de ce projet reste absolument unique. Son événement est à la fois singulier, total et ineffaçable - ineffaçable autrement que par une dénégation et au cours d'un travail du deuil qui ne peut que déplacer, sans l'effacer, l'effet d'un traumatisme.

            Il n'y a aucun précédent à un tel événement. Dans toute l'histoire de l'humanité, dans toute l'histoire du monde et de la terre, dans tout ce à quoi on peut donner le nom d'histoire en général, un tel événement (répétons-le, celui d'un discours de forme philosophico-scientifique prétendant rompre avec le mythe, la religion et la « mystique » nationaliste) s'est lié, pour la première fois et inséparablement, à des formes mondiales d'organisation sociale (un parti à vocation universelle, un mouvement ouvrier, une confédération étatique, etc.). Tout cela en proposant un nouveau concept de l'homme, de la société, de l'économie, de la nation, plusieurs concepts de l'État et de sa disparition. Quoi qu'on pense de cet événement, de l'échec parfois terrifiant de ce qui fut ainsi engagé, des désastres techno-économiques ou écologiques et des perversions totalitaires auxquelles il a donné lieu (…), quoi qu'on pense aussi du traumatisme qui peut s'ensuivre dans la mémoire de l'homme, cette tentative unique a eu lieu. Même si elle n'a pas été tenue, du moins sous la forme de son énonciation, même si elle s'est précipitée vers le présent d'un contenu ontologique, une promesse messianique d'un type nouveau aura imprimé une marque inaugurale et unique dans l'histoire. Et que nous le voulions ou non, quelque conscience que nous en ayons, nous ne pouvons pas ne pas en être les héritiers. Pas d'héritage sans appel à la responsabilité. Un héritage est toujours la réaffirmation d'une dette mais une réaffirmation critique, sélective et filtrante ; c'est pourquoi nous avons distingué plusieurs esprits. En inscrivant dans notre sous-titre une expression aussi équivoque, 1'« État de la dette », nous voulions annoncer, certes, un certain nombre de thèmes inéluctables mais avant tout celui d'une dette ineffaçable et insolvable envers l'un des esprits qui se sont inscrits dans la mémoire historique sous les noms propres de Marx et du marxisme. Même là où elle n'est pas reconnue, même là où elle demeure inconsciente ou déniée, cette dette reste à l'oeuvre, en particulier dans la philosophie politique qui structure implicitement toute philosophie ou toute pensée au sujet de la philosophie.

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