"(...) Au lieu de l'unité européenne, nous avons procédé à l'unité nationale. Nous avons changé de capitale en même temps que de culture politique, désormais plus proche de Moscou que de Bruxelles, Paris et Londres. Je me souviens de la réponse que m'avait faite un député et haut responsable de la CDU il y a quelques années alors que je l'interrogeais sur la coordination des politiques économiques dans l'espace européen : l'Allemagne ne coopère pas au niveau européen mais au niveau du G20, les vingt pays les plus industrialisés au monde. L'Allemagne ne se considère plus comme un membre de l'Union européenne mais comme une puissance autonome, traitant d'égale à égale avec les Américains, les Russes et les Chinois sans se préoccuper de petits importuns comme les Etats européens.

Comment en est-on arrivé là ? La réunification allemande a escamoté un paramètre fondamental de la dynamique européenne qui reposait sur l'équilibre entre les cinq plus grands pays membres (Allemagne de l'Ouest, France, Royaume-Uni, Italie, Espagne). Ce n'est pas un hasard si les Britanniques ont perdu tout intérêt pour le projet européen après la réunification de l'Allemagne. Le désengagement progressif du Royaume-Uni n'a fait qu'aggraver ce déséquilibre.

L'Allemagne représente aujourd'hui plus d'un quart de la puissance économique européenne mais répugne à endosser un rôle de leader qu'elle n'a jamais voulu en Europe. (...) Ce glissement s'est en partie opéré avec l'arrivée de responsables politiques est-allemands, comme Angela Merkel, qui n'avaient pas de lien personnel avec le projet européen et se sont détournés de l'intégration européenne.

La réintégration de l'ex-Allemagne de l'Est ne suffit toutefois pas à expliquer cette évolution. Dans les pays occidentaux aussi, les priorités ont changé. L'une des raisons est économique. A cause du poids de la réunification, l'Allemagne a adopté la monnaie unique avec un cours surévalué. Résultat, durant 10 ans, la politique économique de l'Allemagne a consisté à augmenter sa compétitivité au lieu d'essayer de renforcer la productivité de l'espace européen dans son ensemble. C'est là l'une des principales causes de la crise actuelle.

La réunification de l'Allemagne et celle de l'Europe ne vont pas de pair, toutes deux ont économiquement mal tourné. Les futurs historiens porteront, à mon avis, un regard plus critique sur la réunification et les mérites du chancelier Kohl qu'à l'heure actuelle."