• Terra Nova prône la rupture ... avec le populo

    Le Think Tank, proche du PS, publie un rapport  qui déclenche la polémique au sein de la gauche. La lecture de ce rapport est édifiante et accablante pour ses auteurs, qui proposent ni plus, ni moins d'abandonner les classes populaires, en même temps que tout projet de transformation sociale. Les auteurs sont à la recherche de la coalition des électeurs s'identifiant à ce qui serait devenu selon eux le marqueur principal de la gauche : le libéralisme culturel.

      

    Petit aperçu de la polémique:

    Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ?, Rapport de Terre Nova

    Gauche : d'une stratégie de classe à une stratégie de valeurs, Olivier Ferrand, président de Terra Nova

    «Sans les classes populaires, la gauche ne sert plus à rien, elle n’est plus rien», Par Aquilino Morelle, Professeur associé à Paris-I et conseiller politique de Lionel Jospin à Matignon de 1997 à 2002

     

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    Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ?, Rapport de Terre Nova, Extrait

    "Les ouvriers votent de moins en moins à gauche. L’érosion est continue depuis la fin des années 1970 et prend des allures d’hémorragie électorale ces dernières années. (...) Il n’y a plus de spécificité du vote ouvrier. Pire, le candidat Lionel Jospin n’a rassemblé que 13% des suffrages ouvriers : les ouvriers ont moins voté socialiste que l’ensemble des Français (16%). Au second tour de la présidentielle, le vote ouvrier passe de 72% en 1981 à 50% en 2007 : pour la première fois de l’histoire contemporaine, les ouvriers, qui ne votaient déjà plus à gauche au premier tour, ne votent plus à gauche au second."

    "Il n’est pas possible aujourd’hui pour la gauche de chercher à restaurer sa coalition historique de classe : la classe ouvrière n’est plus le cœur du vote de gauche, elle n’est plus en phase avec l’ensemble de ses valeurs, elle ne peut plus être comme elle l’a été le moteur entraînant la constitution de la majorité électorale de la gauche."

    "Contrairement à l’électorat historique de la gauche, coalisé par les enjeux socioéconomiques, (la) France de demain est avant tout unifiée par ses valeurs culturelles, progressistes : elle veut le changement, elle est tolérante, ouverte, solidaire, optimiste, offensive. C’est tout particulièrement vrai pour les diplômés, les jeunes, les minorités. Elle s’oppose à un électorat qui défend le présent et le passé contre le changement, qui considère que « la France est de moins en moins la France », « c’était mieux avant », un électorat inquiet de l’avenir, plus pessimiste, plus fermé, plus défensif."

      

    Gauche : d'une stratégie de classe à une stratégie de valeurs, Olivier Ferrand, président de Terra Nova - Juin 2011

    Le dernier rapport de Terra Nova sur la stratégie électorale a suscité une vive polémique : nous proposerions rien moins que d'abandonner les classes populaires. Cette fausse polémique – le rapport ne dit rien de tel – est surtout révélatrice du vrai "surmoi marxiste" de la gauche, sa culpabilité historique à l'égard du monde ouvrier qu'elle ne parvient plus à fédérer. Elle a masqué le vrai débat stratégique posé par Terra Nova. Le voici.

    Historiquement, la gauche s'est reposée sur une stratégie de classe. Au cœur de son électorat, il y a les ouvriers. La victoire de François Mitterrand en 1981 leur est intimement liée : la classe ouvrière est à son apogée démographique (37 % de la population active) et vote massivement à gauche (72 % au second tour). Autour du cœur ouvrier s'est constituée une coalition de classe : les classes populaires (ouvriers, employés) et une partie des catégories intermédiaires (cadres moyens).

    Depuis cette date, la coalition historique de la gauche est en déclin. La classe ouvrière se rétrécit : elle ne pèse plus aujourd'hui que 23 % de la population active (et seulement 13 % pour les ouvriers de l'industrie). Et elle vote de moins en moins à gauche. Au second tour, elle donnait une avance de 44 points à la gauche en 1981 (72-28) ; cette avance a fondu pour descendre à zéro en 2007 (50-50).

    Pour la première fois de l'histoire contemporaine, les ouvriers ne votent plus à gauche. Et au premier tour, ils choisissent le Front national : à 36 % selon un récent sondage Ifop. L'autre pilier de la coalition historique, les employés, a suivi le même mouvement, quoique moins marqué : son vote à gauche s'est réduit de +24 points en 1981 (62-38) à +6 (53-47).

    La désaffection des classes populaires est un phénomène structurel. L'érosion est continue sur toute la période. Elle se vérifie dans toutes les démocraties occidentales sans exception. A l'origine de cette désaffection structurelle, il y a une divergence sur les valeurs. La gauche, bien sûr, partage les mêmes valeurs socioéconomiques que les classes populaires. Mais, impuissante à répondre à leurs attentes sociales, la gauche au pouvoir les a déçues. Les déterminants socioéconomiques du vote ont dès lors perdu de leur prégnance et ce sont les valeurs culturelles qui deviennent prééminentes dans les choix de vote. Or la gauche politique, sous l'effet de mai 68, s'est engagée dans le libéralisme culturel : attitude favorable aux immigrés, à l'islam, à l'homosexualité, solidarité avec les plus démunis… Une partie des classes populaires, travaillée par la crise et la peur du déclassement, fait le chemin inverse, tentée par le repli identitaire.

    Quelle stratégie adopter pour la gauche face au rétrécissement de sa base électorale ? Certains sont tentés de droitiser le discours. Objectifs : récupérer les classes populaires qui ont fui vers le FN ; s'élargir aux séniors, électorat clé par sa masse démographique croissante, et qui vote traditionnellement à droite ; et plus globalement, accompagner une société qui glisserait vers la droite, du double fait de la crise et de son vieillissement.

    Le rapport de Terra Nova conteste cette stratégie. Au nom de l'éthique. Durcissement sur l'immigration, défense intransigeante de la laïcité face à l'islam, reprise du discours anti-assistanat : jusqu'à quel point la gauche peut-elle "trianguler" sans se renier ?

    Et au nom de l'analyse électorale. Une telle stratégie est une impasse car la gauche y perdrait son nouvel électorat. Si la coalition historique de la gauche est en déclin, une nouvelle coalition émerge. On trouve en son cœur : les quartiers populaires et la France de la diversité (ils votent à 80 % à gauche) ; les jeunes (70 %) ; les femmes (60 %). Beaucoup font partie des nouvelles classes populaires : des classes populaires déclassées, outsiders sortis du marché du travail, victimes du précariat, du chômage, de l'exclusion. On y trouve jeunes en galère de petits boulots en CDD, employées à temps partiel subi, blacks et beurs discriminés à l'embauche… Or cet électorat est violenté, en butte à la vindicte populiste du FN et de l'UMP radicalisée. Dans ses droits : la solidarité nationale dont il bénéficie est contestée au nom de la lutte contre l'assistanat. Dans son identité, avec la stigmatisation des "jeunes" fainéants, de la "racaille" de banlieue, des Français issus de l'immigration rejetés comme "étrangers" à la religion allogène. Cet électorat vote par intermittence. Si la gauche ne le défend pas, alors il ne se déplacera pas dans les urnes.

    La stratégie proposée par Terra Nova est inverse : une stratégie de valeurs. La défense de toutes les valeurs de la gauche, socioéconomiques comme culturelles.

    C'est une nécessité au premier tour. Face au risque d'un nouveau 21 avril, la mobilisation de l'électorat de gauche est cruciale. Il s'agit pour beaucoup, on vient de le voir, des nouvelles classes populaires. Et c'est une stratégie gagnante au second. Toute la population française ne glisse pas à droite, au contraire une majorité progressiste émerge en rupture avec la radicalisation populiste. Cet électorat, en phase avec les valeurs de la gauche – la solidarité sociale, l'humanisme – est pour l'essentiel issu des classes moyennes. Cela n'exclut pas de chercher à récupérer les ouvriers ou de convaincre les séniors : mais sur des propositions économiques crédibles pour les premiers, sur la sécurité pour les seconds – pas en renonçant à combattre la xénophobie.

    Cesser de reculer, lutter pied à pied contre le populisme : la gauche ne doit pas basculer du surmoi marxiste au surplomb lepéniste. Tel est le vrai enseignement du rapport de Terra Nova : la gauche ne gagnera pas les élections en reniant ses valeurs, mais en les affirmant.

    Le Monde

     

    «Sans les classes populaires, la gauche ne sert plus à rien, elle n’est plus rien», Par Aquilino Morelle, Professeur associé à Paris-I et conseiller politique de Lionel Jospin à Matignon de 1997 à 2002 - Mai 2011

    Le PS doit-il renoncer à reconquérir les classes populaires ?

    Certainement pas. Ce serait une faute politique et morale. Une faute politique, car les classes populaires - les ouvriers et les employés - ne sont pas une sorte de noyau en voie de contraction, comme on veut parfois les présenter. Ce discours sur la «fin de la classe ouvrière» nous a été asséné pendant vingt-cinq ans par certains sociologues et a été repris récemment par le cercle de réflexion sociolibéral Terra Nova. Le seul problème de cette thèse, c’est qu’elle est inexacte. Si les classes populaires se sont évidemment transformées, elles existent toujours et le prouvent régulièrement par leur vote, comme ce fut le cas lors du référendum sur le Traité constitutionnel européen. Notre échec collectif à convaincre cet électorat a signé nos défaites de 1995, 2002 et 2007. En cette année de commémoration du 10 mai 1981, l’exemple de François Mitterrand devrait nous inspirer. La reconquête des milieux populaires est difficile, mais indispensable : il le savait, lui. Et il a réussi, en 1981 et en 1988, à rassembler une majorité des voix ouvrières sur son nom : c’est cet élan qui lui a donné la victoire. Voilà la leçon à méditer.

    Et sur le plan moral ?

    La politique, en tout cas à gauche, ne peut pas être un «calcul» : quel groupe social me rapporte combien de voix ? Cette catégorie est-elle plus ou moins récalcitrante ? Telle «stratégie» électorale est-elle plus ou moins «difficile» ou «risquée» ? La politique, à gauche, c’est une analyse de la société et de ses inégalités et, ce qui en découle, une volonté de combattre celles-ci quelle que soit la «difficulté» du combat. Les seules questions qui valent pour un socialiste sont : qui veut-on défendre ? Mieux, qui doit-on défendre ? Quels sont ceux de nos concitoyens dont la vie est la plus dure, ceux qui subissent les inégalités sociales les plus grandes ? Que peut-on apporter aux citoyens, et non : qui me rapporte combien ? Olivier Ferrand et la fondation Terra Nova utilisent et diffusent une vision marketing de la politique, dans laquelle le consommateur remplace le citoyen, qui considère la société comme un marché à gagner et pour laquelle les idées ne sont que des produits à vendre au plus grand nombre. Une vision dans laquelle seule compte «l’efficacité électorale» et qui aboutit à la perversion de la politique et à la régression de la démocratie. Il faut refuser cette approche de la politique, parce qu’elle est cynique, mais aussi parce qu’elle est surtout naïve : car elle conduirait en effet à la faillite morale, mais aussi à l’échec électoral qu’elle prétend précisément conjurer…

    Aux dernières élections cantonales, le vote ouvrier s’est largement porté sur le FN ?

    Précisément ! Quand Marine Le Pen a décidé récemment de séduire les classes populaires, elle s’est mise à employer un langage et des thèmes qui sont ceux, normalement, de la gauche : la défense de l’emploi, les hausses de salaires, le progrès social… Et si l’on en juge par les sondages, cela marche ! Alors, pourquoi lui abandonner nos thèmes et nos valeurs ? Le Front national a déjà su subtiliser à la gauche la nation, va-t-on le laisser désormais faire main basse sur la République, sur l’égalité et la justice sociale ? Laissera-t-on Marine Le Pen devenir définitivement la porte-parole des classes populaires ? Ce serait honteux. Or il y a de quoi être inquiet : dans la note de Terra Nova, la présentation faite des classes populaires est caricaturale et même insultante : des gens repliés, fermés, pessimistes, racistes et intolérants, définitivement acquis au FN. Une France «ringarde», forcément ringarde, irrécupérable… Face à elle, «la France de demain», décrite, elle, comme «tolérante, ouverte, solidaire, optimiste, offensive», celle des classes moyennes, diplômées et jeunes.

    En 1999, lors d’un discours à La Rochelle, Lionel Jospin avait proposé une «nouvelle alliance de classes». L’idée est-elle obsolète ?

    La position défendue par Lionel Jospin en 1999 était juste politiquement et moralement et elle le reste aujourd’hui. Il s’agissait de nouer, ou plus exactement de renouer, une vraie alliance entre les milieux populaires et les couches moyennes. Cette alliance est d’abord conforme à la vocation du PS : la défense des plus faibles et le service de l’intérêt général. Elle est aussi parfaitement réalisable et réaliste : même s’il existe des différences de sensibilité politique entre ces groupes, bien des préoccupations sont susceptibles de les rassembler : l’avenir de la jeunesse, la précarité sociale, la stagnation des salaires, l’insécurité, l’asphyxie de l’école, le délabrement de l’hôpital et les inégalités dans l’accès aux soins, le laminage des services publics. Les classes populaires et les classes moyennes, ensemble, sont et font le peuple de France : et sans le peuple, la gauche ne sert plus à rien, elle n’est plus rien.

    Le retrait de DSK modifie-t-il les termes du débat ?

    Non. Ces idées ont malheureusement commencé à diffuser et la tentation pour certains socialistes d’abandonner les classes populaires à leur sort et de se concentrer sur les classes moyennes, jugées plus «cool» et plus «sympas», est réelle. On le mesure à l’insistance avec laquelle certains socialistes privilégient des «valeurs culturelles» (lutte contre le racisme, contre l’homophobie, engagement univoque pour la construction européenne) au détriment de la question sociale, qui restera pourtant centrale dans la France de 2012.

    Soutenez-vous un candidat à la primaire ?

    Oui. Je soutiens le candidat capable d’incarner le renouvellement des idées et des générations, le candidat de la démondialisation et du protectionnisme européen, le candidat de l’alliance des classes moyennes et populaires : Arnaud Montebourg.

    Dans Libération

     

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