• Un autre marxisme pour un autre monde, Par J.Bidet et G.Duménil

    Un autre marxisme pour un autre monde

     

    Dans la tour­mente de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, la gauche est en­trée en ré­ces­sion. La France, pays de l’exception sup­posée, s’aligne sur une si­tua­tion dé­sor­mais quasi gé­né­rale : un af­fai­blis­se­ment his­to­rique de l’antagonisme entre des pré­ten­tions po­li­tiques ri­vales. As­su­mant le dis­cours de la droite ré­ac­tion­naire et une po­li­tique éco­no­mique li­bé­rale, M. Ni­colas Sar­kozy est par­venu à se faire en­tendre des couches po­pu­laires les plus fra­gi­li­sées. Il a réussi à convaincre que lui seul dé­tient les moyens de réa­liser les es­poirs qu’incarnait la gauche, dont il rallie les idéo­logues et neu­tra­lise les chefs de file. La conver­gence ul­time l’a-t-elle em­porté sur la « lutte finale » ?

    Par Gé­rard Du­ménil, éco­no­miste, di­rec­teur de re­cherches au Centre na­tional de la re­cherche scien­ti­fique (CNRS) (EconmiX) et  Jacques Bidet, phi­lo­sophe, pro­fes­seur émé­rite à l’université Paris-X (Nan­terre)

     

     

    La gauche à reconstruire

    Le défi d’un pou­voir de gauche, porté par des dé­cen­nies de luttes, s’était, au sortir de la se­conde guerre mon­diale, concré­tisé dans le « com­promis social-démocrate », selon de mul­tiples va­riantes, des centres aux pé­ri­phé­ries. Le ca­pi­ta­lisme conti­nuait à se dé­ployer en guerres co­lo­niales et des­truc­tions éco­lo­giques, mais les pri­vi­lèges de la pro­priété ca­pi­ta­liste s’étaient ame­nuisés : faibles taux d’intérêt réels, maigres dis­tri­bu­tions de di­vi­dendes, hausse mo­dérée de la Bourse, pré­do­mi­nance du sec­teur non fi­nan­cier. Et l’on met­tait en place des in­dus­tries na­tio­nales, des ser­vices pu­blics, une sé­cu­rité so­ciale, des po­li­tiques d’emploi et de dé­ve­lop­pe­ment. Toute une dy­na­mique « so­cia­li­sante », par­fois vé­hi­culée par des forces po­li­tiques de gauche, 1968 en mar­quant l’apogée.

    Sou­dain l’élan est brisé. A la fin des an­nées 1970, les ca­pi­ta­listes re­trouvent une
    ca­pa­cité of­fen­sive. Ils en­gagent un nou­veau cycle his­to­rique, néo­li­béral. Trois dé­cen­nies plus tard, l’affaire semble en­tendue. Du passé, ils ont fait table rase.

    La voie tracée semble sans re­tour. Le doute s’installe sur l’idée même de gauche, non seule­ment sur la fai­sa­bi­lité de ses pro­jets, mais sur l’avenir dont elle était por­teuse. Un sen­ti­ment de vide, comme la perte d’une croyance. Un sour­nois déses­poir, qui paralyse.

    Que manque-t-il donc à la « gauche » pour com­prendre sa propre his­toire, en faire le bilan – de son ir­ré­sis­tible as­cen­sion à son dé­clin his­to­rique – et pour être en me­sure d’envisager une suite, si dif­fi­cile soit-elle ?

    Tout en nous ré­cla­mant de Karl Marx, nous sou­te­nons que c’est au mar­xisme lui-même qu’il faut s’en prendre. Car c’est lui qui a consacré, dans la culture com­mune, cette di­vi­sion en deux camps : tra­vail contre ca­pital. Or ce mythe fon­da­teur in­tro­duit un biais fal­la­cieux. L’ordre so­cial mo­derne com­porte non pas une, mais deux forces so­ciales do­mi­nantes : au monde des « ca­pi­ta­listes » s’en ar­ti­cule un autre, celui des or­ga­ni­sa­teurs, ges­tion­naires privés et pu­blics, ex­perts en tout genre – les « cadres-et-compétents ». C’est à ces deux forces, liées et pour­tant an­ta­go­niques, que fait face l’ensemble des « classes fon­da­men­tales populaires ».

    C’est à partir de là que se com­prend la lutte mo­derne de classes – un jeu à trois, et non à deux.

    Dans le « com­promis social-démocrate » pré­va­lant du­rant les « trente glo­rieuses », une al­liance s’est réa­lisée entre les classes fon­da­men­tales et les cadres-et-compétents, di­ver­se­ment re­pré­sentée par des partis so­cia­listes ou com­mu­nistes. Les classes fon­da­men­tales en consti­tuaient la force mo­trice ; les cadres-et-compétents, la che­ville ou­vrière. L’inspiration pro­ve­nait des deux com­po­santes. L’Etat-nation de­vint l’Etat so­cial. La ges­tion des en­tre­prises et des po­li­tiques échap­pait lar­ge­ment aux dé­ten­teurs de ca­pi­taux. On par­lait d’économie mixte, entre ca­pi­ta­lisme et so­cia­lisme. Il reste à pré­ciser le profil de cet objet et à com­prendre dans quelles condi­tions il a disparu.

    Pour y par­venir, re­par­tons de l’analyse faite par Marx. Son idée cen­trale est que la struc­ture de classe, dans le monde mo­derne, ne ren­voie pas, comme dans les sys­tèmes an­té­rieurs, à la pré­ten­tion d’une su­pé­rio­rité na­tu­relle de cer­tains, mais à l’affirmation de la li­berté et de l’égalité entre tous, telles qu’elles se donnent cen­sé­ment dans une éco­nomie de marché. Seule­ment, pré­cise Marx, ce sys­tème ne se réa­lise qu’en fai­sant du tra­vailleur lui-même une mar­chan­dise ex­ploi­table. Une telle éco­nomie est donc ca­pi­ta­liste, et non seule­ment mar­chande. Le marché n’est pas en lui-même un rap­port de classes, mais il en est le fac­teur en der­nière ins­tance. Il donne lieu à la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion. C’est, dit Marx, avec cette ma­trice mar­chande qu’il faut en finir, parce qu’elle condi­tionne tout le reste.

    Or, ajoute-t-il, on voit au sein de l’entreprise mo­derne émerger l’autre prin­cipe ra­tionnel de co­or­di­na­tion, sus­cep­tible de se gé­né­ra­liser à l’échelle so­ciale et de mar­gi­na­liser puis de rem­placer le marché : l’« or­ga­ni­sa­tion », équi­li­brage a priori et non plus a pos­te­riori des dé­ci­sions de pro­duc­tion. La classe ou­vrière y pui­sera sa force as­cen­dante ; les sa­la­riés fi­ni­ront bien par s’approprier les en­tre­prises ; la ré­vo­lu­tion ou­vrira une ère post­mar­chande, fondée sur l’organisation concertée entre tra­vailleurs libres et égaux.

    Ce « grand récit » ré­sume l’utopie cen­trale du XXe siècle, ins­pi­ra­trice d’héroïques ré­vo­lu­tions, de luttes et de ré­formes éman­ci­pa­trices qui ont changé le destin du monde. Ré­fé­rence théo­rique fon­da­men­tale, il com­porte ce­pen­dant une face obs­cure car il oc­culte que l’organisation est elle aussi, à l’instar du marché, un fac­teur de classe : l’autre fac­teur. Et que la forme mo­derne de so­ciété re­pose sur ces deux
    pi­liers. La do­mi­na­tion de classe y re­lève de deux forces re­la­ti­ve­ment dis­tinctes, dont l’une opère à tra­vers la pro­priété ca­pi­ta­liste, et l’autre à tra­vers la «com­pé­tence » – qui as­sure l’organisation éco­no­mique, ad­mi­nis­tra­tive, cultu­relle (1).

    Ce pa­ra­digme, que nous ap­pe­lons « néo­marxisme », im­plique une ré­vi­sion im­por­tante de l’analytique des struc­tures de classe pro­posée par le mar­xisme clas­sique. Il pose à celui-ci la ques­tion de sa­voir pour­quoi lui échappe cette dua­lité de la do­mi­na­tion, en­re­gis­trée par les so­cio­lo­gies et ac­ces­sible au sens commun. Pour­quoi cette idée est-elle étran­gère à son ap­proche, qui traite la bu­reau­cratie comme une pa­tho­logie, sans dis­cerner dans l’organisation un fac­teur de classe ?

    La raison en est que ce mar­xisme clas­sique émergea lui-même his­to­ri­que­ment, face à la pro­priété ca­pi­ta­liste, comme le dis­cours d’un ar­ran­ge­ment ta­cite, et quelque peu oc­culte, entre les cadres-et-compétents et les classes po­pu­laires. Et c’est pour cette raison qu’il a pu consti­tuer la doc­trine of­fi­cielle du « mou­ve­ment ou­vrier », tant dans le « so­cia­lisme réel » qu’au sein du « so­cia­lisme dans le capitalisme ».

    Dans ces cou­rants his­to­riques s’affirme une iden­tité de classe am­bi­va­lente, constam­ment dé­niée, orientée vers un com­promis entre la « classe ou­vrière » et le pôle de l’encadrement éco­no­mique et culturel. La concer­ta­tion entre tous (l’«association des tra­vailleurs », ob­jectif of­fi­ciel) y prend, à des de­grés di­vers, la forme d’une éco­nomie or­ga­nisée, sous l’égide d’institutions pu­bliques. Le pou­voir de tous tend à s’identifier au pou­voir des organisateurs.

    L’histoire du ca­pi­ta­lisme au XXe siècle est ainsi gou­vernée par l’alternance, au sommet du pou­voir, des deux forces so­cia­le­ment do­mi­nantes. La « fi­nance » pré­do­mine jusqu’en 1933 (début du New Deal aux Etats-Unis). Puis l’encadrement or­ga­ni­sa­tionnel, jusqu’aux an­nées 1970. Enfin à nou­veau la fi­nance. Quand celle-ci l’emporte, elle im­pose aux or­ga­ni­sa­teurs la dy­na­mique du chan­ge­ment so­cial qui lui est propre. Quand pré­vaut le pôle de l’organisation, c’est qu’il a fait al­liance, contre la fi­nance, avec les classes populaires.

    Cette grille de lec­ture éclaire les des­tins dis­pa­rates, et pour­tant pa­ral­lèles, du ca­pi­ta­lisme et du so­cia­lisme réel. Elle conduit à mettre en re­gard, d’une part, la montée en puis­sance d’un « pou­voir ma­na­gé­rial » à l’Ouest, vé­ri­fiable au ni­veau des en­tre­prises, des grandes so­ciétés et des Etats, et, d’autre part, la « ré­vo­lu­tion pro­lé­ta­rienne » à l’Est, la­quelle a très ra­pi­de­ment laissé le pou­voir se concen­trer entre les mains des or­ga­ni­sa­teurs, promus en classe di­ri­geante unique. Le pa­ral­lé­lisme des phé­no­mènes conduit à penser qu’ils re­lèvent des mêmes dé­ter­mi­na­tions struc­tu­relles pro­fondes, in­hé­rentes à la forme mo­derne de so­ciété. Au point que la conver­gence des sys­tèmes ou le pas­sage de l’un à l’autre furent tou­jours objet de débat.

    Cette al­liance his­to­rique entre classes po­pu­laires et cadres-et-compétents a pris des formes di­verses, se ren­for­çant jusque dans les an­nées 1960 – 1970. Elle fut dé­ci­sive dans les com­bats du tiers-monde, dans les pous­sées ré­vo­lu­tion­naires latino-américaines, dans les mou­ve­ments étu­diants et ou­vriers à tra­vers le monde.

    Pour ne parler que de la France, toute une jeu­nesse étu­diante, riche déjà de la
    po­si­tion hié­rar­chique que ses di­plômes lui ré­ser­vaient dans la so­ciété, ébran­lait en 1968 les vieux contextes cultu­rels sur les­quels les forces de la droite tra­di­tion­nelle ap­puyaient leur pou­voir de classe. En­traînée par cet élan, la classe ou­vrière lan­çait vers le ciel un ul­time as­saut : qua­rante jours de grève plus ou moins na­tio­nale. Ce n’était là qu’un début, disait-on…

    Pour­quoi faut-il dès lors que l’histoire ait pris un autre cours, et que se soit pro­duit un sou­dain re­tour de la finance ?

    C’est que l’endiguement des pou­voirs et re­venus de la fi­nance dans le com­promis social-démocrate n’était pas passé in­aperçu. Les idéo­logues des classes ca­pi­ta­listes, de Frie­drich von Hayek à Milton Friedman, avaient dès l’origine saisi la na­ture du pro­cessus, tant au plan na­tional qu’international. La fi­nance re­trou­vant sa pug­na­cité (le sou­venir de la crise de 1929 s’estompait), son pou­voir se re­cons­ti­tuait, no­tam­ment dans l’émergence d’un nou­veau sys­tème fi­nan­cier, celui des eu­ro­mar­chés, à l’abri du contrôle des banques centrales.

    Chaque écueil que le com­promis de l’après-guerre ren­con­trait sur sa route – à com­mencer par la crise du dollar au début des an­nées 1970  – en fra­gi­li­sait les fon­de­ments. L’incapacité des te­nants du com­promis à faire face à la crise struc­tu­relle des an­nées 1970, no­tam­ment à l’envolée de l’inflation, fa­vo­risa l’émergence de pou­voirs, ceux qu’incarnaient Mme Mar­garet That­cher et Ro­nald Reagan, af­fron­tant avec une dé­ter­mi­na­tion « de fer » les ré­sis­tances ou­vrières. En 1979, les taux d’intérêt étaient portés à des ni­veaux sans pré­cé­dent, bouffée d’air frais pour des classes ca­pi­ta­listes dont le re­venu était au plus bas. Crise dans le tiers-monde en­detté. Une nou­velle dis­ci­pline était im­posée aux tra­vailleurs et gestionnaires.

    Les grandes ten­dances ca­pi­ta­listes à la mon­dia­li­sa­tion com­mer­ciale et fi­nan­cière,
    que l’ordre so­cial an­té­rieur était par­venu à do­mes­ti­quer dans des po­li­tiques de dé­ve­lop­pe­ment, re­pre­naient ainsi le dessus, dans des condi­tions re­nou­ve­lées par cer­taines « avan­cées » tech­no­lo­giques. La mon­dia­li­sa­tion chan­geait de caractère.

    Elle im­po­sait une nou­velle di­vi­sion in­ter­na­tio­nale du tra­vail, sous hé­gé­monie amé­ri­caine, qui re­lança l’exploitation co­lo­niale et plaça en concur­rence tous les tra­vailleurs du monde. Le mi­racle chi­nois al­lait ca­cher les plaies de l’Amérique latine.

    Dans ce pro­cessus, les cadres-et-compétents ont été re­pris en main par la fi­nance. Dé­pos­sédés de la ca­pa­cité d’initiative et dé­tournés des ob­jec­tifs qui avaient été les leurs dans le contexte de l’Etat-nation, ils se montrent in­ca­pables d’en ré­ta­blir les lo­giques au plan conti­nental, comme en Eu­rope. Ils passent du com­promis social-démocrate au com­promis néo­li­béral. Un ral­lie­ment plus ou moins em­pressé selon les contextes his­to­riques, plus al­lègre aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni qu’en France.

    Lorsque des fi­gures po­li­tiques re­pré­sen­ta­tives des cadres-et-compétents se ral­lient aux op­tions néo­li­bé­rales, il n’y a pas de tra­hison in­di­vi­duelle. Au-delà de l’ambiguïté des car­rières, les condi­tions his­to­riques qui avaient conduit à l’émergence du com­promis social-démocrate ont dis­paru. Feu la gauche ! Et la ques­tion se pose alors pour les classes fon­da­men­tales : com­ment re­prendre l’initiative politique ?

    Pour ré­pondre, il faut d’abord élu­cider un se­cond point. Com­ment passe-t-on du jeu à trois à un jeu à deux ? Com­ment le schéma ter­naire, de classes, se matérialise-t-il dans la forme bi­naire (droite-gauche) qui gou­verne la scène po­li­tique ? Dans le schéma dé­mo­cra­tique de gou­ver­ne­ment à la ma­jo­rité, la gauche constitue le lieu po­li­tique pro­blé­ma­tique de l’alliance entre les classes fon­da­men­tales et les cadres-et-compétents. Au tour­nant du XIXe au XXe siècle, ré­vo­lu­tion­naire ou ré­for­miste, elle s’est his­to­ri­que­ment consti­tuée quand le sa­la­riat s’est tourné vers les couches de la « com­pé­tence », de l’encadrement et de la culture, les en­traî­nant dans sa dy­na­mique his­to­rique. Les in­tel­lec­tuels et or­ga­ni­sa­teurs en tous genres ont alors joué un rôle-clé, se po­si­tion­nant vo­lon­tiers à l’avant-garde du « mou­ve­ment ouvrier ».

    As­su­ré­ment, l’« or­ga­ni­sa­tion » re­cèle un im­mense po­ten­tiel de ty­rannie, mais elle ne s’exerce comme telle qu’en s’exposant de façon pu­blique : elle s’énonce en pro­jets d’ensemble, ar­ti­cu­lant fins et moyens. A l’inverse, le « marché », en tant que tel, n’a aucun plan commun à dé­voiler ni à sou­mettre à la cri­tique com­mune. S’il re­quiert pu­bli­cité et pro­pa­gande, il n’a rien d’autre à of­frir aux ci­toyens que la pro­messe d’une pros­pé­rité ins­crite dans les mé­ca­nismes du profit et de l’intérêt individuel.

    Il n’est donc pas in­dif­fé­rent d’être gou­verné à gauche ou à droite. Mais la « gauche » est un vo­cable dé­si­gnant une chose in­stable dont le contenu varie selon que les cadres-et-compétents sont en­gagés dans un com­promis social-démocrate, à gauche, ou dans un com­promis à droite. La Gauche ma­jus­cule, la « gauche de gauche », n’est pas une ins­ti­tu­tion na­tu­rel­le­ment ga­rantie. Elle est un évé­ne­ment, qui se pro­duit quand le cou­rant po­pu­laire par­vient à en­traîner les cadres-et-compétents dans la dy­na­mique d’émancipation qui lui est propre. Dans une telle si­tua­tion, le lien na­turel entre les deux com­po­santes de la do­mi­na­tion de classe se dis­tend, l’étau qui en­serre le grand nombre se relâche.

    La si­tua­tion est aujourd’hui tout autre. Le monde ou­vrier a perdu sa cen­tra­lité, sa place stra­té­gique dans la pro­duc­tion qui fai­sait de lui un élé­ment moteur.

    L’alliance avec les cadres– et-compétents est de­venue pro­blé­ma­tique. Les classes fon­da­men­tales sont pla­cées dans un em­barras historique.

    La dif­fi­culté tient, d’une part, à ce que la puis­sance né­ces­saire à la mar­gi­na­li­sa­tion de la pro­priété ca­pi­ta­liste se construit à tra­vers l’alliance avec un par­te­naire qui peut y trouver ses propres rai­sons, mais qui reste en même temps –du haut de ses pri­vi­lèges d’expertise et de di­rec­tion – un ad­ver­saire de classe.

    Parce que la do­mi­na­tion est double, le combat est à mener sur les deux fronts. Il est clair, d’autre part, que les classes fon­da­men­tales ne peuvent l’emporter que si elles réa­lisent l’unité po­li­tique des frac­tions entre les­quelles elles tendent à se di­viser. Ce frac­tion­ne­ment congé­nital se ma­ni­feste dans leur épar­pille­ment sur l’échiquier po­li­tique. La droite « pro­prié­taire » fas­cine les tra­vailleurs in­dé­pen­dants et les couches les plus fra­giles du sa­la­riat. La gauche « or­ga­ni­sa­trice et com­pé­tente » as­pire les sa­la­riés du pu­blic et, plus gé­né­ra­le­ment, ceux qui am­bi­tionnent une as­cen­sion so­ciale à tra­vers les voies de la com­pé­tence. Ces ten­sions des­sinent en creux les exi­gences d’un pro­gramme d’union po­pu­laire. C’est cette po­li­tique d’unité et d’alliance qui a ja­lonné l’histoire mo­derne de temps forts d’émancipation, ré­formes ou ré­vo­lu­tions. Il n’existe au­cune voie royale, al­ter­na­tive. Il n’est d’autre choix d’avenir que de la dé­ve­lopper du plus local aux échelles les plus vastes, de l’Europe à l’espace-monde. Et d’en ra­di­ca­liser les objectifs.

    Il ne s’agit pas seule­ment de la pro­priété com­mune de cer­tains moyens de pro­duc­tion
    et de la ré­par­ti­tion conve­nable du re­venu. Il s’agit, en même temps, des condi­tions de la vie com­mune, c’est-à-dire du rap­port entre les sexes, de l’écologie, du tra­vail, de la santé, de l’éducation, de la re­cherche, de l’urbanisme, etc. La lutte contre le ca­pi­ta­lisme, dont la lo­gique est l’accumulation du profit, la ri­chesse abs­traite, a tou­jours été une lutte pour les condi­tions concrètes de l’existence, pour une em­prise sur la pro­duc­tion de la vie sociale.

    Com­ment les classes fon­da­men­tales peuvent-elles re­prendre l’initiative ? Né­ces­saire, une forme d’organisation po­li­tique qui leur soit propre, celle du « parti », même au plu­riel, ne sau­rait ré­pondre à l’ensemble du pro­blème. Seule une di­ver­sité de mou­ve­ments au­to­nomes, pé­rennes ou cir­cons­tan­ciels, est sus­cep­tible de mener au jour le jour le combat sur les deux fronts : contre les coups tou­jours nou­veaux du ca­pi­ta­lisme et contre la pro­pen­sion de l’« élite » à dé­tourner à son profit l’élan des luttes po­pu­laires. C’est donc d’une sym­biose, d’une conni­vence in­tel­lec­tuelle, mo­rale et po­li­tique, entre partis et mou­ve­ments qu’émergera une Gauche ma­jus­cule ca­pable d’affronter le pou­voir capitaliste.

    Le « sys­tème du monde » ca­pi­ta­liste n’est pas à com­prendre sur le mode de l’Etat-nation, dans le­quel se dé­ploie la struc­ture de classe ici dé­crite. Il op­pose centre et pé­ri­phé­ries. Il trans­forme les rap­ports de classes en re­la­tions asy­mé­triques, de do­mi­na­tion et de guerre. Mais le mou­ve­ment his­to­rique qui a vu la lo­gique mo­derne de pro­duc­tion et de gou­ver­ne­ment se dé­ployer dans les Etats-nations clas­siques, aujourd’hui d’échelle conti­nen­tale, conduit à terme à re­pro­duire cette même ma­trice dans la forme d’un Etat-monde en ges­ta­tion. Avec toute leur puis­sance mi­li­taire, éco­no­mique et cultu­relle, les Etats-Unis, centre mon­dial sys­té­mique, im­pé­ria­liste, s’emploient à s’imposer comme l’acteur do­mi­nant de cette « éta­ti­cité » de classe glo­bale en voie de formation.

    Dans une large me­sure, ils y par­viennent. A l’opposition des deux mondes, propre à la guerre froide, ou à celle d’une « triade » – Etats-Unis et Ca­nada, Union eu­ro­péenne et Japon –, s’est sub­sti­tuée une hié­rar­chie hé­gé­mo­nique im­pé­ria­liste uni­po­laire, un pôle de concen­tra­tion des ca­pi­taux, com­man­dant leur ré­ex­por­ta­tion au reste de la pla­nète. Contre cette nou­velle forme de concen­tra­tion de pou­voir mon­diale nais­sante se forge l’unité des luttes et des ré­sis­tances, s’ébauche la conver­gence entre luttes de classes, de races et de genres. Cette conscience est en­core bien fra­gile, à la fois éclairée par les cra­que­ments du néo­li­bé­ra­lisme et me­nacée par les contra­dic­tions qu’alimentent na­tio­na­lismes et sec­ta­rismes de toute sorte. On ne peut ici ta­bler sur les partis pour or­ga­niser l’internationale.

    C’est la forme du mou­ve­ment qui pré­vaut. A la re­cherche de ses bases so­ciales, de sa «mon­dia­lité », de son idéo­logie aussi, un autre mar­xisme pour un autre monde reste en­core lar­ge­ment à inventer.

     

    Le Monde Diplomatique - 2007

     

    « Le retour du protectionnisme et la fureur de ses ennemis, Jacques Sapir - 2009Et pendant ce temps là... la Grande Crise, Par Coma81 »

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