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  •  « Les Français ne se retrouvent pas dans le modèle dominant, d'où leur malheur » Marcel Gauchet , dans La Tribune - Avril 2016

    LA TRIBUNE - Vous affirmez que nous nous dirigeons vers l'explosion de l'euro ?  Pourquoi ?

    MARCEL GAUCHET - Je ne prétends pas parler en économiste et je ne prophétise rien. Je me contente d'observer que l'euro n'a pas été conçu sur la base d'une stratégie économique, mais en des termes politiques. S'il doit tomber, il tombera par la politique. Nous sommes dans une ambiguïté extrême:  les gouvernements admettent que l'Europe monétaire ne fonctionne pas bien, mais refusent l'idée d'en sortir. Les économistes s'épuisent en discussions techniques sur l'euro, alors que ceux qui décident en dernier ressort, les responsables politiques, se déterminent non pas en fonctions de considérations économiques, mais uniquement politiques.

    Ce qui maintient avant tout l'euro, c'est la peur d'en sortir, le refus du saut dans l'inconnu. On sait très bien, ainsi, en France, que les retraités y sont farouchement opposés. Cela donne une force immense au statu quo, mais celui-ci pourra-t-il tenir devant les conséquences  de l'euro tel qu'il fonctionne aujourd'hui ? Sans même évoquer les pays périphériques, la contrainte va devenir terrifiante, pour l'Italie, la France... En France, nous allons nous trouver devant un choix politique majeur,  à côté duquel le Brexit est une aimable plaisanterie.

    Que se passera-t-il quand nous atteindrons les 8 millions de chômeurs ?  Il paraît que la croissance devant repartir tôt ou tard, ces questions vont se résoudre d'elles-mêmes. Il est permis d'en douter. Ce que chacun peut constater, c'est l'affaissement continu du système productif français. La conscience de l'insupportable va finir par émerger, sauf  à nous condamner à une dépression perpétuelle.

    À moins d'un grand saut vers l'Europe fédérale ?

    Un saut fédéral ? La création d'un budget européen? Personne n'osera sauter le pas dans les conditions politiques actuelles. Certes, cette alternative se présentera à un moment donné. Les européistes forcenés la défendront, avec l'idée qu'il vaut mieux laisser les Allemands concevoir notre budget à notre place. Mais je doute ce que ce soit très populaire !  Il faudra alors admettre l'échec de cette construction purement politique, voulue par François Mitterrand pour des raisons absurdes -arrimer l'Allemagne à l'ouest par crainte de la voir partir vers l'Est.

    Votre thèse centrale est celle d'un « malheur français ». Vous insistez notamment sur le mensonge de Mitterrand, qui a vendu aux Français l'idée que l'Europe, ce serait la France en plus grand, en plus fort... Mais quelle est la part de l'Europe dans ce malheur ?

    En l'absence d'Europe, le malheur français serait tout de même là. L'Europe, c'est, en l'occurrence, un amplificateur et un révélateur. Dans un contexte où cette idée pouvait encore paraître plausible, au cours des années 1980, François Mitterrand a vendu aux Français la thèse selon laquelle l'Europe pouvait être la solution de tous leurs maux.

    Le discours était le suivant : « Nous avons les moyens militaires et stratégiques, les Allemands ont le poids économique ; construisons donc une Europe que nous allons conduire politiquement, pour contrer le néolibéralisme. » Comme si l'Europe allait nous permettre de bâtir une alternative sociale au monde néolibéral. Évidemment, l'inverse s'est produit. L'Europe a amplifié le basculement de la France vers le néolibéralisme.

    Et l'Europe a révélé à quel point nous, Français, étions isolés, à quel point nous ne pouvions plus peser sur le cours des choses. L'Europe que nous pensions piloter nous a échappé, nos partenaires se convertissant aux politiques néolibérales, tout comme la Commission européenne, devenue le fer de lance de ces politiques. Le mot d'ordre, c'est toujours plus de marché, de flexibilité, avec un rappel à l'ordre de Bruxelles quasi quotidien. Nous vivions sur l'image du village gaulois résistant à la vague néolibérale : elle l'a englouti. Les Français ont beaucoup de mal à se reconnaître dans ce cours des choses, ils accusent le coup quand ils constatent la faiblesse et l'isolement de leur pays.

    (...)

    La suite : http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/les-francais-ne-se-retrouvent-pas-dans-le-modele-dominant-d-ou-leur-malheur-marcel-gaucher-564123.html

     

     

     

    Les Matins, France culture - Octobre 2010 

    Verbatim :

    "Dans ce dossier des retraites, nous avons à faire à une ligne gouvernementale gouvernée uniquement par des impératifs de communication (...) de ce point de vue, nous sommes devant des évolutions préoccupantes (...) on peut avoir une perte de substance interne de démocratie."

    "Ce qui donne une telle audience à ce dossier des retraites, (...) c'est que le rêve des élites économiques, c'est de se débarrasser de la démocratie sociale (...) pour être compétitif"

    "On montre à la population que des techniciens éclairés par exemple à l'échelle de l'UE feraient beaucoup mieux que ces régimes lamentablement électoraux. On va voir émerger quelque chose de ce genre."

    "On a un autoritarisme de dépolitisation. (...) L'Europe est un laboratoire (...) cela dans le consentement des concitoyens de ne pas se mêler de la chose publique."

     

     

     

    Pourquoi le patriotisme est interdit, Marcel Gauchet - 2006. Extrait.

      Selon la doctrine officielle, en effet, il ne doit plus être question d’intérêt national, car les nations, c’est le nationalisme, et le nationalisme, c’est le péché mortel. (...)

    La volonté d’échapper aux malheurs de l’histoire européenne a été salutaire. Mais nous avons affaire à un phénomène plus récent et d’une autre nature, où il ne s’agit plus seulement de désarmer les nationalismes - très bien -, mais de dépasser les nations. Cela au nom d’une idéologie qui s’est développée dans les années 80 et 90 et qui a pris deux formes. A gauche, l’idéologie des droits de l’homme a pris la relève de l’internationalisme prolétarien, tandis qu’à droite est apparu un néolibéralisme économique fou. Je ne suis pas de ceux, comme vous savez, qui sont hostiles au libéralisme, mais ce nouvel inégalitarisme porté par un capitalisme sans frontières me semble intenable. Il est pire, d’ailleurs, dans sa version européenne que dans sa version américaine. (...)

    La nouvelle religion de l’inégalité promue par les élites européennes réduit la valeur de l’homme du commun à rien. Elle les délivre de l’obligation de contribuer au bien de leurs pays. (...)

    Tous les pays ne se gouvernent pas de la même manière. La compréhension de la liberté n’est pas identique en Grande-Bretagne, en Allemagne ou en France. L’économisme a engendré des technocraties aveugles, qui ne connaissent qu’une seule recette et ignorent l’enracinement historique des pratiques collectives. Or les peuples veulent la continuation de leur histoire.

    Les médias ne contribuent pas à l’éclaircissement du public, car ils sont très idéologiques. Les journalistes n’ont pas de doctrine, mais ils se croient les défenseurs des grands principes, spécialement en France. Ils empêchent que toute une série de questions soient posées. Il n’est pas excessif de parler de censure.Il n’est pas possible de suggérer que l’immigration pose des problèmes sans être taxé de « lepénisme » ou de fascisme. Regardez ce qui s’est passé avec l’Europe. Le débat sur l’élargissement a été interdit. Résultat : le refoulé a fait retour au moment du référendum sur la Constitution européenne, en dépit des injures et du mépris. De la même façon, il est presque impossible de mettre en doute les vertus du libre-échange sans être disqualifié d’avance. Pourtant, l’état de nos économies devrait susciter quelques questions. Mais non. Naturellement, vous avez le droit d’être trotskiste. Vous êtes alors un marginal toléré. Mais si vous prétendez parler en responsable, c’est inadmissible.
    (...) Les thèmes rejetés sont appropriés par les démagogues d’extrême droite et d’extrême gauche. Leur traitement raisonnable dans l’espace politique normal devient inaudible. Voilà pourquoi notre société politique est bloquée.. (...)

    - Sarkozy n’est pas énarque, mais avocat. Cela en fait notre seul homme politique qui écoute ce qu’on lui dit. Un avocat essaie de comprendre un dossier, tandis qu’un énarque sait déjà. Comme Chirac, il croit qu’il ne faut pas être contrariant. Les gens veulent de la rupture libérale ? Qu’on leur donne de la rupture. Ils exigent plus d’autorité de l’Etat ? Donnons-leur plus d’Etat. La recette a ses limites.

    - Villepin incarne la malédiction française. Au départ, cet homme a tout pour plaire, il sait, lui, ce qu’est la France, il donne l’impression d’avoir compris ce dont le pays a besoin, et soudain tous ses atouts se retournent contre lui. Une occasion manquée.

    - Ségolène Royal . Le mystère qu’une créature du sérail mitterrandiste se trouve être l’incarnation du renouvellement à gauche. Cet espoir n’est compréhensible qu’en fonction de l’idée selon laquelle « on a tout essayé sauf les femmes ». Le problème est que le changement pourrait bien n’être à l’arrivée que la même chose au féminin.

    - Besancenot, Laguiller et Buffet représentent le vieux bolchevisme jacobin à la française. Bové, lui, relève d’une autre culture, en quête d’une alternative au monde technique moderne. Il a la tête du populisme paysan, une allure de Vercingétorix, mais il surfe sur l’écologisme version bobo.

    Le Point

     


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    Martine Aubry l'européenne est-elle aussi socialiste qu'elle le clame ? - Laurent Bouvet dans La Figaro (Extrait)

    LE FIGARO : L'avant-projet de loi El Khomri a fait sortir Martine Aubry de son silence. Avec d'autres personnalités dont Daniel Cohn-Bendit, la maire de Lille fustige la politique menée par le gouvernement à travers une tribune publié dans Le Monde. Que révèle ce texte sur les clivages idéologiques qui traversent la gauche? Est-ce la querelle des anciens et des modernes revisitée?

    Laurent Bouvet : Cette tribune signée par des responsables politiques et des personnalités intellectuelles est un signe de plus du processus de décomposition-recomposition de la gauche française auquel nous assistons depuis un moment déjà mais que le quinquennat de François Hollande aura accéléré - et qu'il pourrait bien porter à son terme en 2017 en cas de défaite à la présidentielle. (...)

    Qui est donc réellement «de gauche»? Ceux qui proclament dans une tribune qu'ils le sont alors même qu'ils ont accompagné quand ce n'est pas encouragé depuis près de 30 ans la transformation du Parti socialiste sous la contrainte européenne? Ou ceux qui expliquent aujourd'hui assumer totalement la politique menée alors qu'ils sont issus de la même matrice idéologique que les premiers? Trop peu et trop tard pourrait-on rétorquer aux uns et aux autres. (...)

    L'autre chose qui est frappante tout de même, c'est que tous ces responsables socialistes qui fréquentent François Hollande de longue date, depuis plus de 20 ans pour certains d'entre eux, et qui l'ont connu, longuement, comme chef de parti, semblent le découvrir. Ils font mine de s'apercevoir seulement maintenant de sa grande capacité d'adaptation aux circonstances et sa, plus grande encore, plasticité idéologique! On a envie de le dire qu'ils sont soit très naïfs soit très cyniques. (...)

    Un projet alternatif supposerait en effet une rupture très nette avec le cadre idéologique d'ensemble actuel, donc avec la contrainte européenne sous sa forme allemande et avec l'euro en particulier. Or il me paraît inenvisageable que Martine Aubry puisse se lancer dans une telle aventure.

    La Figaro : Est-ce le retour de la gauche dite socialiste ou son dernier baroud d'honneur?

    Laurent Bouvet : Ni l'un ni l'autre. Les querelles quasi-trentenaires qui continuent de se régler ainsi au sein ou en marge d'un parti comme le PS ressemblent à une politique zombie, de morts-vivants même si certains de ses acteurs sont encore jeunes au regard des critères politiques français. On est en effet aujourd'hui au bout du bout d'un cycle politique et de la génération qui va avec: celui de l'accession comme force d'alternance du PS au pouvoir (à quatre reprises depuis 1981). Idéologiquement, l'impasse est totale et c'est sans compter avec la crise profonde de la forme-parti elle-même.

    Bref, la gauche française, celle qui aspire à gouverner le pays du moins, a besoin d'un renouvellement profond et tous azimuts. Les élections de 2017 pourraient bien, de ce point de vue, marquer la fin de ce cycle et de cette génération qui ont commencé dans les années 1980, et permettre l'ouverture de nouvelles perspectives tant idéologiques qu'organisationnelles.


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